[Critique] Mon opéra rock — Leslie Plée

image couverture mon opéra rock leslie plée éditions delcourtLes ravages de la comédie musicale française en BD

Dans cette neuvième bande-dessinée conçue en solo — elle a aussi participé aux albums collectifs We are the 90’s et Axolot, tome 2 — et publiée dans la collection Tapas des éditions DelcourtLeslie Plée s’attaque à un phénomène qui fait des ravages considérables sur la culture musicale française et les ouïes de nos concitoyens depuis près de 20 ans : les comédies musicales, déclinées à toutes les sauces, sur tous les thèmes possibles et imaginables… mais avec toujours le même son, immuable, et bien souvent anachronique.

L’auteure-illustratrice, déjà à l’origine de BD humoristiques telles que Anarchie et Biactol ou encore Moi vivant, vous n’aurez jamais de pauses, a été invitée en 2016 à revisiter les thèmes hebdomadaires de l’émission Personne ne bouge à travers de petites bandes-dessinées publiées sur le site d’Arte. Elle a alors eu l’idée d’imaginer une metteur en scène pince-sans-rire, un chorégraphe enthousiaste et un ambitieux producteur, dont les idées mégalomaniaques les poussent à présenter une nouvelle pièce musicale chaque semaine devant un public perplexe, voire carrément captif. Aucun sujet n’est trop sérieux ou farfelu pour cet improbable trio trop obnubilé par leur future renommée pour se rendre compte de la médiocrité de leur entreprise. Napoléon, le milieu de la BD à Angoulême, Marilyn Monroe (en vampire plutôt qu’en vamp’), Shakespeare ou encore Arnold Schwarzenegger — entre autres — feront ainsi les frais de leur opportunisme sans limite, ainsi que les spectateurs et critiques interloqués, bien entendu. Le seul ravi par ce désastreux collectif baptisé Les Nouveaux Serge Lama sera Bernard-Henri Lévy, ravi que cette fine équipe ait choisi de réhabiliter son seul long-métrage, Le jour et la nuit massacré par le public et la critique à sa sortie en 1997.

Un album parodique inspiré

image planche napoléon patricia kaas mon opéra rock leslie plée éditions delcourt collection Tapas
© Leslie Plée/Delcourt

Chaque comédie musicale est développée sur 3 planches en moyenne, détaillant le projet depuis l’émergence de l’ « idée géniale » à sa représentation scénique, chaque histoire s’achevant invariablement par une critique assassine de quelques lignes dans la presse. Malgré l’aspect répétitif de sa présentation et 1 ou 2 histoires peut-être un peu en-deçà, Mon opéra rock se révèle assez souvent inspiré et arrache même quelques éclats de rire francs pour peu que l’on ait déjà été horripilé par les singles indigestes des dernières comédies musicales qui se suivent et se ressemblent, en dépit de la diversité des sujets et époques traités. Trop la lose, le classique pour les jeunes ? Eh, si on leur vantait les mérites de Mozart à travers un opéra rock qui n’aurait de rock que le nom ? C’est cette absurdité complète, doublée d’un solide sens de l’opportunisme, que dénigre de manière caustique et légère à la fois Leslie Plée, en poussant le principe dans ses extrêmes limites.

L’album tourne en dérision la dimension bobo de la critique et du théâtre — ce que certains ne manqueront pas de trouver très bobo — et Leslie Plée a des idées à revendre. A partir d’un schéma aussi simple qu’immuable, elle parvient à nous proposer quelques pépites, comme le tube « Macumba » pour parler de la relation entre Napoléon et Joséphine, ou encore l’histoire « La vérité est ailleurs », où elle se moque allègrement des complotistes à tendance soralienne, à travers une comédie musicale dédiée aux reptiliens. Le style distincif de Leslie Plée, avec ses personnages aux traits épurés mais très expressifs est agréable et possède une vraie personnalité, tandis que le rendu aquarelle permet de distinguer clairement l’album du tout venant des albums humoristiques conçus à la palette sur Adobe Illustrator. La colorisation est quant à elle simple et chaleureuse, et le fait que les teintes déclinent principalement trois couleurs — chacune étant associée à l’un des personnages — rend le tout très lisible, malgré des bulles prenant parfois beaucoup de place. Du côté des personnages, on attribuera une mention spéciale à la metteur en scène intello jusqu’au-boutiste, qui trouve les arguments les plus tirés par les cheveux pour justifier ses (mauvais) partis pris.

Si vous recherchez une BD à offrir à un ami pas encore remis du traumatisme d’avoir assisté à une représentation d’une comédie musicale française récente, Mon opéra rock est le cadeau tout indiqué. Leslie Plée, habituée des bande-dessinées à l’humour pop et caustique, s’éloigne ici momentanément de ses chroniques au ton plus intimiste pour exorciser ce qui semble être une hantise personnelle, mais finalement très répandue. Persuadés de pouvoir rivaliser avec Broadway, ou simplement Luc Plamondon (qui s’était lui aussi vautré en 2002 avec Cindy), Les Nouveaux Serge Lama vous feront sourire et même parfois franchement rire avec leurs spectacles tirés de fonds de tiroirs douteux et fausses bonnes idées aussi fulgurantes qu’éphémères. A lire d’une traite ou à picorer par petits bouts, dans l’ordre de préférence.

Mon opéra rock : Une troupe en route vers le succès de Leslie Plée, éditions Delcourt, collection Tapas, sortie le 10 mai 2017, 112 pages. 16,95€

Natacha Fleurot

Natacha Fleurot

Diplômée en Lettres Modernes, Natacha Fleurot rejoint la rédaction de Culturellement Vôtre fin 2015. Spécialisée dans les oeuvres jeunesse, young adult ainsi que la fantasy, elle réalise de nombreux articles dans les rubriques Livres et Cinéma. Passionnée de cuisine, elle teste aussi régulièrement des livres de cuisine et écrit dans la catégorie Food de la rubrique Lifestyle.
Natacha Fleurot
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