[Critique] Yennega, la Femme Lion — Yann Dégruel

Caractéristiques

  • Auteur : Yann Dégruel
  • Editeur : Delcourt
  • Collection : Delcourt Jeunesse
  • Date de sortie en librairies : 21 juin 2017
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 32 pages
  • Prix : 9,95€
  • Acheter : Cliquez ici

Après une collaboration avec la scénariste Séverine Gauthier (auteure de L’Épouvantable peur d’Epiphanie Frayeur) au sein de la série Haida et un album jeunesse, Saba et la plante magique, déjà adapté d’un conte africain, le Lyonnais Yann Dégruel est de retour avec ce joli Yennega – La Femme Lion, inspiré de la légende de la princesse du royaume de Dagomba (actuel Burkina Faso), Yennenga, dont les aventures font partie de la tradition orale mossi.

Une princesse guerrière africaine pour parler de l’égalité filles-garçons

image planche 2 yennega la femme lion yann dégruel éditions delcourt jeunesse
© Delcourt

Si les aventures de la princesse amazone existent dans de nombreuses versions, en suivant principalement trois variantes, l’auteur s’est inspiré des grandes lignes de ce récit mythique pour concocter une histoire fidèle à l’esprit de cette légende africaine, et qui se veut également un message à l’attention des enfants pour lutter contre les clichés liés au genre. Ainsi, comme Yennega est le seul enfant du roi et qu’elle possède un fort tempérament, ce dernier l’autorise à chevaucher et combattre à ses côtés, à tel point qu’elle devient le meilleur de ses guerriers, bientôt surnommée « la Femme Lion » pour avoir tué un fauve et conservé sa tête en trophée. Elle vogue ainsi de conquêtes en conquêtes, jusqu’au jour où son besoin d’enfant se fait sentir. Elle part alors dans le désert à la recherche d’un époux contre l’avis de son père, et fera une rencontre qui bouleversera sa vie, celle d’Ismael, un guerrier aux origines princières…

Court et dynamique, Yennega – La Femme Lion met en abyme les aventures de la princesse amazone en faisant d’une grand-mère dans l’Afrique actuelle la narratrice de l’histoire. Au début de la bande-dessinée, filles et garçons d’une dizaine d’années se chamaillent pour savoir qui, des unes ou des autres, sont les plus forts. La vieille femme décide alors de stimuler leur réflexion à ce sujet en leur faisant découvrir la légende de Yennega, de sorte que les enfants commentent les rebondissements de l’intrigue d’un bout à l’autre, jusqu’à la dernière planche. Le résultat, parfaitement lisible, est pertinent, tout en restant assez classique. Le message est qu’une fille peut très bien faire des activités ou même exercer un métier généralement considéré comme masculin, sans pour autant perdre en féminité. Et, bien entendu, elle est tout aussi habile et intelligente que ces messieurs.

Ainsi, chez Yennega, sa personnalité guerrière et son besoin viscéral de donner la vie ne sont pas antinomiques, même si Yann Degruel ne nous dit pas, en fin de compte, si la princesse a renoncé à sa vie de conquêtes une fois devenue mère. Si les esprits chagrins s’empresseront de regretter que l’héroïne « rentre dans le droit chemin » en enfantant, c’est ce paradigme même — être mère et donc, une femme « conventionnelle » ou bien forte, indépendante et donc célibataire sans enfants — que l’auteur-illustrateur participe à interroger à travers cette légende. Pourquoi, après tout, perdrait-on en liberté ou en force en donnant la vie, surtout si l’on trouve un partenaire qui soit son égal ? D’un point de vue strictement formel, on regrettera simplement que le récit reste un brin trop classique et, surtout, s’achève de manière un peu abrupte.

Des illustrations de livre de contes à l’ancienne

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© Delcourt

Du côté du dessin, en revanche, c’est un sans-faute : pour les aventures de Yennega, Yann Dégruel nous plonge dans un véritable livre de contes à l’ancienne — un peu à l’image de l’excellent Blanche-Neige de Lylian et Nathalie Vessilier, destiné aux ados — avec de superbes illustrations aux couleurs chaudes mettant en valeur la beauté des paysages africains, propices aux légendes épiques. Le dessinateur apporte une dimension poétique à certaines planches, et joue également sur les contrastes : la douceur et la tendresse de l’héroïne sont exprimées avec autant de force que ses prouesses guerrières. Le résultat, très convaincant, est des plus attachants.

Yennega – La Femme Lion est donc un joli petit album pour les enfants de 8 ans et plus, que l’on pourra volontiers utiliser pour aborder le sujet des différences filles-garçons de manière simple et directe, sans gros sabots ni message moralisateur. Yann Dégruel se met à hauteur d’enfant, ce qui est un bon point. Cet album jeunesse vaut aussi le détour pour la belle vision qu’il donne de cette légende africaine très ancienne, dont il existe de nombreuses versions. Superbement illustrées, les aventures de Yennega nous plongent dans une Afrique aussi poétique qu’épique, et on en vient à regretter que l’histoire, très courte, s’achève un peu vite. On aurait volontiers passé un peu plus de temps avec cette princesse-là…

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
6/10

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