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[Critique] L’aventure Starmania – François Alquier

Caractéristiques

  • Auteur : François Alquier
  • Editeur : Hors Collection
  • Date de sortie en librairies : 12 octobre 2017
  • Format numérique disponible : Non
  • Nombre de pages : 160
  • Prix : 24,90€
  • Acheter : Cliquez ici

Alors que la comédie musicale de Michel Berger et Luc Plamondon fera son grand retour sur scène à la rentrée 2018 à l’occasion de ses 40 ans, le journaliste François Alquier, spécialiste de la chanson française, a choisi de retracer la genèse et l’histoire hors du commun du projet à travers un beau livre aux éditions Hors Collection (Comics, Le cinéma de Starfix…), rempli d’images d’archives et d’entretiens inédits.

Genèse d’une oeuvre révolutionnaire

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Le casting au grand complet de la 1ère version de Starmania. © Boccon-Gibod/Sipa

Autant l’avouer, si de nombreuses chansons de Starmania sont restées célèbres (« Le blues du businessman », « S.O.S. d’un terrien en détresse », « Le monde est Stone »…), tout comme les interprétations de Daniel Balavoine, Fabienne Thibault ou Diane Dufresne, peu de personnes se souviennent de l’intrigue du spectacle à proprement parler. Les tubes aux thèmes universels ont pris leur indépendance, effaçant peu à peu le show, qui n’eut droit à aucune captation vidéo dans sa première mouture de 1979, la plus célèbre. On se souvient généralement de la comédie musicale comme d’un grand show à l’américaine, mais la musique a fini par supplanter l’image. La dernière version, celle de l’Américain Lewis Furey, fut jouée de 1993 à 2001 et scandalisa France Gall par son côté « trash » et la présence d’acrobates accompagnant les Etoiles Noires; en conséquence, elle interdit à Luc Plamondon de produire d’autres versions sans son aval. Retracer la genèse du projet et les évolutions successives de son intrigue n’était donc pas de trop pour prendre la pleine mesure de la révolution Starmania.

De manière surprenante, c’est l’affaire Patricia Hearst qui inspire Michel Berger en 1975, alors qu’il souhaite créer une comédie musicale pour sa muse et compagne, France Gall. L’histoire de la petite-fille du magnat de la presse William Randolph Hearst (qui inspira à Orson Welles son Citizen Kane), kidnappée par un groupe de jeunes révolutionnaires anarchistes et qui adopta leur cause, allant jusqu’à se rebaptiser Tania et à braquer une banque à leurs côtés, mitraillette en mains, défrayait la chronique à l’époque, et l’artiste français voyait là un sujet fort pour parler de la désillusion de la jeunesse au sein de la société. A l’époque, Berger est admiré, mais n’a pas vraiment une image de rebelle, lui le chanteur bien-né, complexé par sa réserve naturelle et ses bonnes manières. Pourtant, quelque chose le pousse à s’exprimer dans une veine plus sombre…

De la science-fiction à la réalité

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Luc Plamondon, le parolier de Starmania, en 1976.© D.R.

Malheureusement, ses premiers essais sont mauvais, et il se rend à l’évidence : il lui faudra trouver un parolier susceptible d’apporter la noirceur nécessaire aux chansons, tandis que lui en composera la musique. C’est France Gall qui lui suggérera le nom de Luc Plamondon, alors parolier de Diane Dufresne, que la chanteuse écoute beaucoup à l’époque. Le Québécois acceptera de travailler avec Michel Berger, à la condition qu’ils trouvent une histoire originale plutôt que celle de Patricia Hearst. C’est ainsi que naît Starmania, récit futuriste et désenchanté qui annonçait déjà, en 1978, la télé-réalité et son obsession pour une gloire facile. Par certains aspects, l’intrigue peut rappeler Jack Barron et l’éternité du pape de la SF underground des années 70, Norman Spinrad, dans une veine plus romantique et le terrorisme en plus.

Le monde a sombré dans le totalitarisme et, alors que le milliardaire Zéro Janvier se prépare aux élections pour devenir Président du Monde, le groupe anarchiste des Etoiles Noires, mené par l’écorché vif Johnny Rockfort, s’apprête à mener une action terroriste. Cependant, lui-même est manipulé par Sadia, la fille d’un riche homme d’affaires qui se travestit la nuit pour frayer avec les Etoiles Noires, et qui est amoureuse de lui. Mais Johnny tombe amoureux de Cristal, la jeune et jolie animatrice télé, tandis que la serveuse automate Marie-Jeanne, qui travaille dans un bar souterrain, aime sans possibilité de retour Ziggy, qui ne s’intéresse qu’aux garçons…

Un pari risqué

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France Gall (Cristal) et Daniel Balavoine (Johnny Rockfort) sur scène en 1979. © Boccon-Gibod/Sipa

Du début de la conception du projet à la sortie de l’album, en passant par chacune de ses versions scéniques, François Alquier retrace l’aventure incroyable de cette oeuvre qui demeure la plus grande comédie musicale française à ce jour, loin devant les spectacles ultra-marketés des dernières années, où toutes les périodes historiques sont, semble-t-il, traitées avec les mêmes sonorités – à ce propos, la  BD humoristique de Leslie Plée est assez pertinente. Riche en anecdotes parfois assez cocasses – Michel Berger enferme Luc Plamondon dans sa chambre pour le forcer à travailler sur ses textes; Wenta, qui incarnait Sadia dans la 2e version, engueule François Mitterrand, arrivé en retard au spectacle – ce livre très documenté brille surtout par la qualité de ses analyses et de ses entretiens avec les différents protagonistes. L’auteur a ainsi rencontré la plupart des artistes ayant joué Starmania sur scène, ainsi que Bernard de Bosson, l’homme sans qui le projet n’aurait pu aboutir.

Le président de Warner France place une telle foi en Michel Berger qu’il accepte de financer le spectacle – long, complexe et coûteux – avant même d’avoir entendu la moindre chanson. Un risque gigantesque, qui aurait pu lui coûter sa place, mais qui s’avéra payant, puisque le show attirera pas moins de 3 millions de spectateurs. Evidemment, on aurait du mal à imaginer qu’une telle chose puisse être possible aujourd’hui, où les financiers sont de plus en plus frileux dans un contexte économique fragile dominé par la pop mainstream et le rap.

Les coulisses de la plus grande comédie musicale française

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La troupe de Starmania sur Antenne 2 le 14 novembre 1978. © Benaroch/Sipa

François Alquier souligne ainsi le caractère unique et novateur de Starmania, sa dimension visionnaire d’un point de vue sociologique, et étudie son impact sur la chanson française. Ce sera bien entendu l’occasion de revenir en détails sur le formidable élan que donna le projet à la carrière de Daniel Balavoine, assez réticent à participer, mais qui se retrouvera vite au firmament de la chanson française. Les entretiens permettent au journaliste de dresser un portrait touchant de l’amitié qui unissait le chanteur et Michel Berger, deux hommes différents au possible, mais qui surent se comprendre.

Les nombreuses tensions au sein de la troupe – entre artistes français et québécois, notamment – occupent également une place centrale, mais le journaliste ne tombe jamais dans le côté « people » : les faits sont au contraire traités avec beaucoup de recul et de respect envers chacun. Il ne faut pas oublier que Starmania était une énorme machine, avec un spectacle de 3 heures chaque soir : la pression et la fatigue étaient donc intenses. Maurane, qui signe par ailleurs la préface du livre, fera même un burn-out et devra être remplacée en urgence. Le fait que certains artistes étaient connus au Québec mais assez peu en France fut également source de tensions, comme l’était le statut particulier de France Gall, star et épouse du compositeur.

Le récit d’une incroyable aventure humaine

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Luc Plamondon et Michel Berger, une rencontre miraculeuse, inégalée dans le paysage francophone. © Matton-Yann/Sipa

Au final, c’est avant tout l’aventure humaine que retrace François Alquier à travers L’aventure Starmania et, de ce point de vue, son livre, dépouillé de toute langue de bois ou complaisance, toujours précis et passionné, est extrêmement vivant. Au-delà de l’incroyable succès du spectacle et de l’album, et des coulisses du show-business, ressort le miracle de la rencontre entre les sensibilités respectives de Luc Plamondon et Michel Berger, qui semblait correspondre à un « alignement » aussi rare que fragile que les deux compères seront incapables de reproduire – leur second musical, La légende de Jimmy, sera un échec.

Surtout, Starmania demeure, près de 40 ans après sa création, une oeuvre incroyablement actuelle par le traitement de ses thèmes, qui n’ont plus rien de « futuristes » : la télé-réalité fait partie de notre quotidien, de même que le terrorisme, tandis que l’élection de Trump a donné d’autant plus de crédibilité au personnage de Zéro Janvier. En attendant de pouvoir assister au grand retour de la comédie musicale sur scène, ce très beau livre en grand format aux nombreuses photos inédites permet de se replonger dans son histoire hors du commun, et ses enregistrements successifs.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
8/10

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