article coup de coeur

[Critique] Les Marvels – Brian Selznick

Caractéristiques

  • Traducteur : Diane Ménard
  • Auteur : Brian Selznick (illustrations & texte)
  • Editeur : Bayard Jeunesse
  • Date de sortie en librairies : 25 octobre 2017
  • Format numérique disponible : Non
  • Nombre de pages : 674
  • Prix : 19,90€
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Un roman “graphique” atypique

Certaines histoires sont comme des trésors attendant d’être découverts : voilà la première chose qui nous vient à l’esprit en refermant cette magnifique édition des Marvels, le nouveau roman de Brian Selznick. Un sentiment qui s’applique autant au message véhiculé par l’oeuvre qu’au livre en lui-même. En dehors de l’objet, sublime, qui évoque les beaux livres de contes à l’ancienne avec sa couverture épaisse et ses tranches de pages toutes en dorures, ce roman jeunesse paru cet automne chez Bayard Jeunesse (Miss Pérégrine et les enfants particuliers, Contes des particuliers, Le mystère de la nuit des pierres…) est un chef d’oeuvre tout aussi inclassable dans la forme que l’étaient ses précédentes oeuvres : L’invention d’Hugo Cabret et Black Out.

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Un mystérieux naufrage se produit en 1766, au début du livre… © Bayard Jeunesse

Jugez plutôt : les 390 premières pages sont des illustrations – réalisées par l’auteur lui-même – au crayon à papier en double-page, racontant une histoire muette, parfois éclairée par des coupures de journaux dessinées; suivent un peu plus de 200 pages de roman, puis une conclusion là encore dessinée. Ce parti pris, différent du roman graphique traditionnel (qui est le plus souvent une longue BD) et déjà employé dans ses deux précédents romans, n’a rien d’une coquetterie d’auteur voulant faire parler de lui : l’histoire qui nous est contée sans mots ou presque, ses images, s’inscrivent en nous, à l’instar du personnage principal, et resurgissent avec d’autant plus d’impact par la suite, lors de la partie écrite, nous laissant bouleversés lorsque les pièces du puzzle s’imbriqueront à la fin pour nous révéler la vérité sur cette histoire où l’Angleterre des années 90 rencontre l’imaginaire d’un Londres du XVIIIe siècle fantasmé, hommage évident (et ouvert) à Shakespeare et Yeates.

Un roman familial d’une intelligence rare

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La découverte d’un panier…© Brian Selznick/Bayard Jeunesse

Alors, que dire sans trop en dévoiler ni influencer la vision du lecteur ? La première partie se déroule de 1766 jusqu’au 19e siècle : un jeune garçon survit au naufrage du navire sur lequel il se trouvait avec son frère, qui décède. Parvenu à Londres, il rejoint le milieu du théâtre et nous suivons sa famille, les Marvels, sur plusieurs générations, jusqu’à l’irruption d’un grand incendie, suite auquel nous faisons la connaissance de Joseph, un jeune Américain de 11 ans venant de fuguer de sa pension anglaise pour retrouver son oncle Albert Nightingale, qu’il n’a jamais rencontré et dont sa mère refuse de parler. L’homme vit en ermite dans une maison extraordinaire comme hors du temps, remplie de bibelots et autres merveilles. Une relation forte va se nouer entre ces deux âmes blessées…

Nous n’en dirons pas plus du strict point de vue de l’intrigue. Toute l’intelligence du récit de Brian Selznick est d’être parvenu à saisir comment se constituent ce que l’on appelle les “romans familiaux”, au sens où l’entend la psychanalyse. Peu importe ce que nous disent nos parents et nos proches, tout cela va peu à peu constituer une grande tapisserie mentale que nous intégrons lentement. Et, s’il manque beaucoup de pièces, nous allons nous-mêmes combler les trous avec notre propre imagination, nos peurs et nos espoirs.

D’un autre côté, si nous retirons un véritable manque de notre histoire familiale, que nous ne pouvons pas changer dans tous les cas, c’est en grandissant, une fois que nous aurons quitté le foyer, que nous constituerons une seconde famille, de cœur, et bâtirons notre propre mythologie. La manière dont Selznick a tissé ces deux enseignements au sein du récit des Marvels, autant dans sa narration visuelle qu’écrite, est une grande leçon, qui, n’en doutons pas, sera étudiée à l’avenir en cours, tant elle est à tous points de vue admirable et fine.

Une histoire aux allures de conte merveilleux… inspiré d’une histoire vraie

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La première partie se déroule dans une dynastie de comédiens anglais, dans un Royal Theatre. © Brian Selznick/Bayard Jeunesse

Pour autant, si cette dimension psychologique se détache clairement à posteriori, le récit en lui-même est d’une belle fluidité et possède, dans sa partie prose, la fausse simplicité des meilleurs contes. Selznick continue à décliner certains de ses motifs favoris (le théâtre, un enfant orphelin ou se comportant comme tel, les liens familiaux…), et il le fait ici avec un sens du détail extraordinaire, donnant vie à Joseph, Albert Nightingale et les Marvels de manière assez peu commune.

Le fait que le roman soit en partie inspiré de la vie et l’oeuvre de Dennis Severs, mais aussi de celle de son ami David Milne y est sans doute pour quelque chose, mais cela ne retire en rien le mérite le savoir-faire et la maîtrise de Selznick, dont l’écriture et la construction du récit dégagent une émotion véritable qui n’est jamais forcée. Nous ne développerons pas sur l’histoire vraie de peur de gâcher la surprise des lecteurs ignorant qui était Dennis Severs, mais sachez qu’il s’agit en tout cas d’une histoire extraordinaire expliquée en annexe du livre, et qui mérite que l’on s’y attarde après avoir achevé cette lecture.

Au final, Les Marvels, est un roman jeunesse appelé à devenir un classique. Il s’agit d’un univers où l’imagination et l’art sont des outils de résilience extraordinaires, et c’est notamment (mais pas uniquement) pour cette raison que le livre plaira aussi bien aux adultes qu’aux enfants à partir de 12 ans – voire 10 en fonction de la maturité de lecture. Par-delà la trame familiale forte en émotions, l’oeuvre de Brian Selznick raconte aussi une histoire forte où le merveilleux est omniprésent, à commencer dans cette maison semblant sortie du passé et abritant d’innombrables trésors, les plus précieux n’étant pas les plus évidents… A lire et relire.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
10/10

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