[Critique] Kraken — Emiliano Pagani & Bruno Cannucciari

Caractéristiques

  • Traducteur : Frédéric Brémaud
  • Auteur : Emiliano Pagani (scénario) & Bruno Cannucciari (dessin)
  • Editeur : Soleil
  • Date de sortie en librairies : 12 septembre 2018
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 104
  • Prix : 17,95€
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Une fable onirique aux résonances actuelles

Avec Kraken aux éditions Soleil (M.O.R.I.A.R.T.Y., Emma G. Wildford…), les Italiens Emiliano Pagani et Bruno Cannucciari nous replongent dans le mythe nordique à travers une intrigue mêlant des éléments intemporels à un contexte actuel. Etienne Dougarry est un ancien présentateur de télé vedette qui animait durant des années des émissions autour des mythes marins. Mais, rongé par l’alcoolisme, les regrets et la dépression, il n’est plus que l’ombre de lui-même lorsqu’un jeune garçon originaire d’un petit village de pêcheurs, Damien, vient lui demander de l’aide pour retrouver le Kraken, qu’il tient pour responsable de la mort de son frère aîné et de tout un équipage de marins expérimentés, disparus lors d’un terrible accident au large des côtes. Considéré comme l’idiot du village par tous, Damien est rejeté car il était pour beaucoup « celui qui aurait dû mourir » ce jour-là. Etienne Dougarry accepte à contre-coeur d’enquêter pour aider Damien à faire son deuil, mais découvre un contexte très noir. Tandis que le poisson se fait rare, pour ne pas dire inexistant, nombreux sont ceux qui cèdent à la superstition : la mer demanderait un sacrifice pour que le poisson revienne. Des enfants commencent alors à disparaître en mer et sont retrouvés assassinés. S’agirait-il du légendaire Kraken ? Une chose est sûre : il ne faut jamais se fier aux apparences…

image planche 4 bd kraken emiliano pagani bruno cannucciari
Copyroght : Soleil Editions

La belle idée de la BD de Pagani et Cannucciari consiste ici à lier des questions écologiques et politiques fort actuelles (ici, les pratiques de pêche abusive par les gros industriels) à des motifs légendaires profondément ancrés dans l’imaginaire collectif et la culture populaire. Le résultat est un récit simple et vertigineux à la fois, qui, tout en donnant l’impression de posséder un récit clair avec un début, un milieu et une fin, n’en laisse pas moins certains éléments importants à l’imagination du lecteur. Ainsi, ce qui est sous-entendu par le dialogue de la dernière planche n’est pas dessiné, Bruno Cannucciari préférant se concentrer sur l’abyme dans lequel cela plonge notre héros, Etienne Dougarry, dont les démons personnels influent directement sur le style visuel de l’album. Ainsi, lorsque Damien vient le chercher à Paris, le journaliste noie son chagrin dans l’alcool, les glaçons et la liqueur de son verre se métamorphosant en une marée brumeuse l’espace d’une case. Le brio du dessinateur à passer d’un style relativement réaliste à des cases ou double-pages à l’atmosphère surréaliste tient pour beaucoup à la réussite de ce Kraken bien plus complexe qu’il n’y paraît.

Une réflexion autour de la monstruosité

image planche 2 emiliano pagani bruno cannucciari
© Soleil Editions

Il en sera de même pour l’enquête : si le présentateur est supposé prouver au jeune homme que le Kraken n’existe pas, ce qu’il découvrira dans ce petit village de pêcheurs soulèvera d’autres questions. Comme par exemple cette réplique, qui rappelle le roman American Gods de Neil Gaiman : « Quand on croit à une chose, elle finit par exister ». Cette phrase, qui peut être vue comme pure superstition si on la prend au premier degré, ouvre sur un questionnement plus profond : n’est-on pas responsable de ceux que l’on appelle des monstres ? Après tout, certains événements ne découlent-ils pas de nos croyances, parfois erronées ? Ainsi, une partie des drames du Kraken sont dus au hasard, mais également à ce que l’on nomme en psychologie des « prophéties auto-réalisatrices » : la superstition provoque le pire.

Néanmoins, là où le récit d’Emiliano Pagani est particulièrement fort, c’est qu’il est suffisamment subtil pour que la partie légendaire du récit puisse également avoir un impact, tandis que l’appât du gain donne à cette enquête des allures de récit noir, notamment à la toute fin, qui rendent le propos d’autant plus riche et complexe. On ne peut qu’approuver le Prix du meilleur album italien récolté par Kraken lors du dernier Festival Romics de Rome.

7/10

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