[Critique] Après — Nikki Gemmell

Caractéristiques

  • Traducteur : Gaëlle Rey
  • Auteur : Nikki Gemmell
  • Editeur : Au Diable Vauvert
  • Date de sortie en librairies : 17 janvier 2019
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 336
  • Prix : 22€
  • Acheter : Cliquez ici

Un récit au jour le jour sur le deuil

Auteure australienne reconnue à un niveau international, Nikki Gemmell nous livre cette fois-ci avec Après Au Diable Vauvert (Calme comme une bombe, L’artiste au couteau…) un récit personnel où elle retrace, au fil des semaines, le long travail de deuil entamé suite au suicide de sa mère, Elaine, qui souffrait de douleurs chroniques aux pieds depuis plusieurs années suite à une opération ratée. Elle écrit pour faire face, pour tenter de comprendre ce geste aussi, et sa relation à cette mère qui pouvait parfois se montrer cruelle avec elle dans ses remarques. Le livre se divise en chapitres composés de morceaux de textes plus ou moins brefs, comme autant d’éclats de pensées pour mettre des mots sur l’impensable.

Nikki Gemmell commence son récit de manière frontale, en racontant comment elle et son frère ont dû se rendre à la morgue pour reconnaître le corps, puis comment la police est venue lui annoncer la nouvelle. De manière simple, sans tabou, elle rend compte du choc, des pensées contradictoires et des questions qui affluent. La mort d’Elaine Gemmell ayant été considérée comme suspecte par la police, une enquête est menée pour vérifier s’il s’agit bien d’un suicide, et si les proches ne soupçonnaient pas ce qu’elle allait faire. La mort par suicide, bien différente d’une mort naturelle ou des suites d’une maladie, culpabilise forcément les proches et les plonge dans l’incompréhension, et parfois la colère. De cela, l’auteure rend bien compte : elle et sa famille ne s’étaient pas aperçus que leur mère était devenue accro aux antidouleurs, ni que sa perte d’autonomie de plus en plus accrue l’avaient plongée dans un tel désespoir.

L’hommage bouleversant d’une fille à sa mère

Après est un récit à double portée : d’un côté, la dimension personnelle, intime, traitant de la relation mère-fille au fil des ans, de la personnalité atypique d’Elaine et du travail de deuil ; de l’autre, le portrait critique d’une société qui laisse mourir les personnes âgées et les malades dans la douleur, en les gavant au besoin d’anti-douleurs, mais en leur refusant une mort digne, une mort qu’ils auraient choisie. Bien entendu, ces deux aspects ne sont pas hermétiques, loin de là, puisque c’est bien en partant de son expérience personnelle que Nikki Gemmell évoque le sujet délicat de l’euthanasie.

Elle évoque sans détour ses réactions de colère lorsqu’elle a découvert, après la disparition de sa mère, qu’elle était en contact avec un groupe pro-euthanasie auquel elle participait en important la drogue permettant aux personnes le souhaitant de mettre fin à leurs jours sans souffrance. Rentrée en contact avec le médecin qui en est la figure de proue, et qui lui répond que le choix de sa mère était un acte responsable, elle laisse tout d’abord éclater sa colère, à la fois envers le mouvement, mais aussi envers sa mère. Le sentiment d’abandon domine, et vient raviver d’anciennes blessures, quand sa mère lui reprochait de ne pas correspondre à ses attentes. Mais, au fil des chapitres et du processus de deuil, Nikki Gemmell comprend davantage le geste de sa mère et la solitude dans laquelle le système l’a plongée : parce-que l’euthanasie est interdite, elle n’aurait pu que difficilement en parler à ses proches, de peur qu’ils ne se voient accusés de complicité. A travers l’exemple positif d’une femme ayant programmé à l’avance sa mort et qui profite du temps qu’il lui reste pour passer du temps avec ses proches, Nikki Gemmell change peu à peu d’avis et Après se fait peu à peu manifeste au droit à mourir dans la dignité, sans jamais perdre de sa dimension intime et cathartique. Car, au-delà du sujet du deuil et de l’euthanasie, ce nouveau livre est avant tout l’hommage poignant d’une fille à sa mère, par-delà les non-dits et les blessures.

Par son exemple personnel, et avec la finesse d’écriture qui la caractérise, Nikki Gemmell parvient à rendre compte de tout ce qui peut se jouer entre une mère et sa fille, de manière souterraine : l’une a parfois tendance à vouloir voir en l’autre un miroir la valorisant sans la détrôner, tandis que l’autre, pleine d’admiration, peut attendre une approbation qui peut devenir douloureuse si elle tarde à venir. Elaine Gemmell était de toute évidence une femme complexe, moderne également, et la manière dont sa fille fait la paix avec leur histoire commune à travers ce livre est sans doute ce qui nous émeut le plus dans ce récit sincère et sans compromis.

7/10

Réagir à l’article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *