[Critique] Calme comme une bombe – Agathe Parmentier

image couverture calme comme une bombe agathe parmentier éditions au diable vauvertLa pop culture selon la génération Y

Son nom ne vous dit peut-être rien, mais si vous consultiez régulièrement le site Gonzaï vers 2011-2012, vous la connaissez sans doute déjà sous son pseudonyme : Ismène de Beauvoir. C’est sous ce nom très référencé qu’Agathe Parmentier a déjà publié un premier livre, en 2013 : Contre-culture confiture, recueil pop des ses chroniques en ligne, mêlant réflexion sur la musique, le féminisme ou le porno sur un ton incisif, à mi-chemin entre ébauche d’analyse sociologique et journal intime. Ce premier essai sera suivi du carnet de voyage Pourquoi Tokyo ? en 2016, publié sous son véritable patronyme celui-ci. Elle y évoquait de manière fragmentaire son arrivée au Pays du Soleil Levant en 2014.

Cette année, elle retrouve les éditions Au Diable Vauvert, qui avaient déjà publié son précédent livre, et délaisse temporairement les chroniques pour se lancer dans la fiction. Calme comme une bombe est le premier roman d’Agathe Parmentier, un récit choral dans lequel on retrouve son ton cynique et mordant, et son goût pour la pop culture de la génération Y, dont elle fait partie. Plus précisément, Agathe Parmentier fait partie des jeunes trentenaires, ceux qui étaient ados (ou préados) dans les années 90, élevés aux Spices Girls et Britney Spears, et qui ont fait la queue pour aller voir Leonardo DiCaprio couler à la fin de Titanic. Le roman s’intéresse aussi, cependant, aux petits derniers de cette génération, ceux qui sont nés au milieu des années 90 et pour lesquels Spears est une has been et Rihanna une reine.

Un début accrocheur à l’humour sarcastique et cruel

L’histoire met un peu de temps à se dessiner, avec ses chapitres relativement courts nommés d’après des tubes anglosaxons dont le titre est ici traduit en français, (allant de Nancy Sinatra à Tori Amos, en passant par Brit-Brit donc, mais aussi Radiohead, Hole ou Ace of Base), et ses personnage un peu à côté de la plaque. Agathe Parmentier prend d’ailleurs bien soin d’ouvrir son roman en nous présentant son personnage le plus superficiel, qu’elle maltraite assez méchamment durant toute cette introduction. Amandine est ainsi une jeune attachée de presse folle de Britney Spears et Leonardo DiCaprio, qui ne sait pas écrire, mais fait semblant de tout savoir pour vendre les produits qu’elle défend. Imbue d’elle-même (du moins en apparence), elle a plein de grands rêves qu’elle entend bien réaliser, même si elle ne sait pas vraiment comment, mais elle en est sûre : le succès et la richesse l’attendent. Et si elle devenait personal shopper ? Et qu’elle passait à la télé ?  On le comprend vite, la jeune femme est futile, inculte (elle pense que « These Boots are Made for Walking » est une chanson de Jessica Simpson et non de Nancy Sinatra), et elle ne fait en réalité pas grand chose, surtout pas approfondir les domaines dans lesquels elle aimerait se lancer. La procrastination chevillée au corps, elle fait mine d’être tout le temps occupée, au bord du burn out, alors qu’elle s’ennuie.

Cette ouverture, accrocheuse et terriblement cruelle, plante le décor et attire immédiatement l’attention sur le style d’Agathe Parmentier, particulièrement incisif. On se demande malgré tout, durant ces premières pages, si Calme comme une bombe se contentera d’aligner de multiples références dans lesquels les jeunes trentenaires peuvent se reconnaître, en dépeignant sur le ton d’un humour cynique des personnages assez cliché, utilisés de manière évidente pour critiquer les travers de notre époque, dont les responsables sont en partie ces individus ayant passé leur enfance/adolescence durant cette curieuse décennie où le grunge et la dance se sont côtoyés.

Génération désenchantée (bis) ?

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Agathe Parmentier. ©Philippe Matsas

Cependant, au fil des chapitres, les angoisses existentielles de chacun, au départ tout juste effleurées, prennent de l’ampleur, tant et si bien que l’on ne tarde pas à s’apercevoir que derrière sa pose de petite maline à l’écriture acérée, Agathe Parmentier est bien plus subtile que son approche rentre-dedans ne pourrait de prime abord le suggérer. Plus empathique aussi. Si Amandine pourrait en effet passer aux yeux de beaucoup pour une idiote de première, l’auteure n’est pas aussi mesquine avec son personnage, et parvient à nous faire ressentir son manque d’assurance, masqué derrière une attitude irritante, ce qui finit par nous la rendre un peu touchante. Même Etienne, le jeune auteur en vogue salué des critiques parisiens, sorte de Beigbeder de la génération Y, bénéficie de la compassion de l’écrivaine, après qu’elle l’ait quelque peu tourné en ridicule avec son narcissisme criant et son attitude paternaliste envers sa petite-amie de 19 ans… Xena.

Oui, oui, vous avez bien lu. Agathe Parmentier s’en donne à cœur joie et affuble des frères et sœurs de prénoms impossibles à porter, issus d’œuvres bien connues des années 80-90 : Rahan, Les chevaliers du Zodiaque et Xena la guerrière, donc. Et, si cela peut prêter à rire, ces joyeuses excentricités ne distraient pas le lecteur des destinées croisées de ces personnages tous liés entre eux, mais pas nécessairement proches les uns des autres. Au contraire, le fait d’alterner les points de vue chapitre après chapitre accentue la distance qui les sépare, les incompréhensions et le manque de communication guettant cette génération pourtant ultra-connectée. Si on voulait se montrer un peu provocateur, on dirait qu’Agathe Parmentier a voulu écrire l’équivalent du roman Les vagues de Virginia Woolf pour la génération Y. Nous n’irons bien sûr pas jusque-là, mais Calme comme une bombe est un peu l’antithèse, en revanche, d’un roman à succès cité par le personnage de Lucie au détour d’un chapitre : Ensemble c’est tout d’Anna Gavalda.

C’est un roman où les chemins se croisent, mais se séparent ; où des personnages vaguement paumés perdent pied, ou bien ont un sursaut salutaire, mais qui ne les mènent pas sur les chemins balisés du happy end. Il y a des histoires qui s’achèvent sur des pointillés aussi (la plupart, en fait), parce-que ces personnages sont jeunes, qu’ils ont encore de nombreuses années devant eux, même s’ils ne se sont pas encore vraiment trouvés. Calme comme une bombe est, en quelque sorte, le récit d’un moment charnière de leur existence. Pas de (trop) gros rebondissements, mais beaucoup d’instants de vie en apparence anodins, dérisoires, où ces différents protagonistes, ainsi placés devant le vide de leur existence par l’auteure, vont se remettre en question… ou pas.

« Le détonateur juste à côté du cœur… »

On devine aussi Agathe Parmentier derrière certaines références, certaines réflexions attribuées à ses personnages. On pourrait d’ailleurs la soupçonner d’avoir mis un peu d’elle dans chacun d’eux, même ceux avec lesquels elle est la moins amène. Chroniqueuse sachant manier sarcasme et culture sous le nom d’Ismène de Beauvoir, ne se cache-t-elle pas derrière le personnage de Lucie, auteure d’un livre au titre provocateur (Il faut tuer les blogueuses mode et les auteurs de fanfictions) qui ne lui a pas rapporté grand chose, éternelle idéaliste à l’âme de poète amatrice de Dead Can Dance ? Ou derrière la très éthérée Xena, jeune fille naturellement nonchalante qui décidera de partir au Japon, à Tokyo, sur un coup de tête ? Le précédent livre d’Agathe Parmentier s’intitulait Pourquoi Tokyo ? Dans Calme comme une bombe, elle fait écrire à Xena, à son petit-ami prétentieux, en guise de clin d’œil : « Pourquoi Tokyo ? Pourquoi pas ? » 

Comme l’annonce le titre, il s’agit d’un livre faussement calme, où de véritables mines se cachent derrière des événements en apparence mineurs, des tranches de vie presque banales. Donner un sens à sa vie, prendre un nouveau départ, se « trouver », sont des thèmes récurrents dans la littérature, et Agathe Parmentier parvient à en faire quelque chose de personnel et assez étonnant, sans jamais tomber dans la prétention ou la niaiserie. Il y a bien un cœur qui palpite dans Calme comme une bombe, qui serait raccordé à un détonateur : on y sent une énergie qui, si elle est contenue, n’en est pas moins bouillonnante ; et des réflexions en pagaille, lâchées de manière faussement désinvolte et un peu bordélique, mais qui forment un tout cohérent, prenant, et, au final, enthousiasmant. Une nouvelle voix à suivre dans le paysage de la fiction francophone, donc.

Calme comme une bombe d’Agathe Parmentier, Au Diable Vauvert, sortie le 12 janvier 2017, 224 pages. 17€.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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