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[Critique] Âge tendre – Clémentine Beauvais

Caractéristiques

  • Auteur : Clémentine Beauvais
  • Editeur : Sarbacane
  • Collection : Exprim'
  • Date de sortie en librairies : 19 août 2020
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 388
  • Prix : 17 €
  • Acheter : Cliquez ici

Une plongée fantaisiste et colorée dans les années yéyé

Avec sa couverture bigarrée et éclatante, Âge tendre annonce tout de suite la couleur : après nous avoir entraînés dans un périple à vélo à travers la France dans Les Petites reines, sur les bancs du lycée Henri-IV avec Comme des images, ou encore dans la Russie de Prokofiev et Tchaïkovski grâce aux charmants vers de Songe à la douceur, Clémentine Beauvais nous emporte cette fois dans les années yéyé.

L’intrigue ne se situe pourtant pas en 1960, mais bien de nos jours : on y suit Valentin, adolescent albigeois qui – entre son année de 3ème et de 2nde – part faire un an de Service Civique Obligatoire dans un centre pour personnes âgées atteintes d’Alzheimer à Boulogne-sur-mer. A l’intérieur, une “unité Mnémosyne” a été installée pour reconstituer minutieusement un village des années 60, afin de recréer un cocon protecteur, une bulle de souvenirs pour ces pensionnaires en quête de passé. Valentin va y côtoyer une myriade de personnages tantôt rudes tantôt attachants et se retrouvera face à un défi de taille : comment parvenir à contenter une pensionnaire dont le plus grand rêve est de rencontrer Françoise Hardy ?

Même s’il s’agit ici d’une pure invention de Clémentine Beauvais – ni le SCO pour adolescents ni les unités Mnémosyne n’existent en France – l’ambiance des 60’s est si bien restituée que la lecture de ce roman provoquera immédiatement chez nous une envie irrésistible de nous vêtir de couleurs acidulées et d’écouter des chansons de Françoise Hardy, Jane Birkin ou encore Sheila.

Le talent incroyable de l’auteure est d’ailleurs de réussir à nous faire ressentir de la nostalgie pour une période que nombre d’entre nous n’avons même pas connue.

Une écriture inventive et pleine de fraîcheur

Autant le dire très rapidement : ce roman est un délice ! On s’attache immédiatement au personnage de Valentin, jeune garçon solitaire et hypersensible qui nous relate son année et se découvre autant qu’il découvre les autres, au contact des patients et soignants de son Unité.

Le livre est écrit comme s’il s’agissait de son rapport de Service Civique, et il en résulte une forme très originale, mêlant extraits de BO de l’Éducation Nationale, journal de bord, notes rétrospectives dans lesquelles Valentin donne ses impressions à posteriori sur son expérience, dialogues retranscrits et messages Whatsapp…

Le style du jeune garçon oscille entre la franchise et l’honnêteté requises dans l’écriture d’un journal et la tentative naïve et touchante d’impressionner le jury. Envie qui l’amène régulièrement à faire des recherches approfondies sur tous les sujets qu’il aborde, offrant au lecteur une découverte exhaustive et très amusante des paysages et spécialités gastronomiques du Nord de la France.

Il s’agit d’un véritable laboratoire d’écriture pour Valentin, qui fait des tentatives stylistiques et formelles, retravaille et enrichit son texte à mesure qu’il gagne en maturité. On ressent à travers lui le jeu de Clémentine Beauvais qui s’en donne à cœur joie, recherchant une forme toujours plus dynamique et inventive.

Un roman d’apprentissage tendre et malicieux

Néanmoins, comme l’annonce très vite Valentin dans son rapport de stage, “c’est comme si la vie prenait le dessus sur l’écriture de ce journal” : en effet, l’ouvrage dépasse bien largement le simple exercice stylistique. Il s’agit d’un véritable roman d’apprentissage, dans lequel ce jeune garçon timide et réservé va peu à peu éclore au contact des autres, en affrontant ses peurs et en assumant de nouvelles responsabilités. Là où le traditionnel Bildungsroman se caractérise par une volonté de réalisme, l’apprentissage de Valentin va au contraire se faire dans un cocon de douceur fantaisiste, au cœur de ce village idéalisé des années 60. La “formation” n’est d’ailleurs pas uniquement celle du personnage, mais elle est aussi destinée au lecteur, car on n’oublie pas que l’autrice écrit pour un public plutôt adolescent.

En lui présentant ce héros sensible qui ne prend personne pour modèle et réussit progressivement à assumer sa personnalité atypique, elle rappelle que tout le monde peut se construire comme il l’entend, sans anticiper le jugement des autres.

Grâce aux témoignages de vie parfois douloureux de certains personnages du roman, Clémentine Beauvais rassure également son lecteur sur la possibilité de se reconstruire après un drame. En miroir de son héros, qui revendique des idéaux moraux très figés et qui ne voit au départ le monde qu’en noir et blanc, elle place des modèles gris qui le déstabilisent et rappellent l’importance de l’empathie et du pardon au sein des relations humaines.

Certains pourraient être rebutés par l’apparente gravité du sujet, car il serait facile de basculer dans le pathos et l’apitoiement en abordant la thématique de la vieillesse et de la maladie. Pourtant, comme le dit Valentin, “malgré la constante menace de la mort, il n’y a que de la vie”. Le regard naïf et tendre que l’adolescent porte sur ces pensionnaires amnésiques nous offre, certes, de grands moments d’émotion, mais aussi et surtout beaucoup d’éclats de rire. Prenez d’ailleurs garde si vous comptez lire ce livre dans les transports en commun !

À l’image de Valentin, qui trouve dans ce centre de soins un refuge rassurant et un nouveau foyer, le lecteur se plonge dans la lecture d’Age tendre comme dans une bulle de douceur et ne la quittera qu’avec un pincement au cœur. Ce petit bijou est à mettre entre toutes les mains : des adolescents, bien sûr, mais pas uniquement !

9/10

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