[Edito] Isabelle Adjani, Adèle Hugo et moi

isabelle adjani à la fin du film l'histoire d'adèle h de françois truffaut

Alors que l’actrice française fait l’actualité musicale avec Vertigo, un album autour des dernières heures de Marilyn Monroe composé et réalisé en collaboration avec le groupe d’électro-pop Proksima et Olivier Steiner, je voulais revenir sur ma relation à la filmographie d’Isabelle Adjani par le biais du premier rôle dans lequel je l’ai véritablement découverte et qui m’a marquée : celui d’Adèle Hugo dans L’histoire d’Adèle H. de François Truffaut (1975).

Découvrir L’Histoire d’Adèle H. à 8 ans

Bien longtemps avant que je lise les volumes de son journal et découvre son vrai visage, le nom d’Adèle Hugo fut associé pour moi, comme pour beaucoup de gens, à la voix et au visage d’Isabelle Adjani dans le film de François Truffaut, L’histoire d’Adèle H. (1975).

J’avais 8 ans quand je découvris pour la première fois les images du film dans un spot publicitaire sur France 3 annonçant sa diffusion prochaine à la télé. Je n’avais vu l’actrice que dans le film La gifle de Claude Pinoteau à cette époque-là et, évidemment, j’adorais la chanson « Pull marine » que lui avait écrite Gainsbourg et le clip de Luc Besson, auxquels je ne comprenais pas tout. Pas plus que je ne comprenais pourquoi mon père refusais que je regarde L’été meurtrier où elle jouait aux côtés d’Alain Souchon. Toujours est-il que, dans ces 30 secondes d’extraits, quelque chose m’avait immédiatement happée : Adèle Hugo la plume à la main écrivant à la lueur d’une lampe à pétrole et, surtout, ce visage aux yeux grands ouverts semblant fixer un ailleurs insondable face à la mer, et cette voix déterminée résonnant en voix-off et reprenant les mots de la véritable Adèle : « Cette chose incroyable de faire qu’une jeune fille marche sur la mer, passe de l’ancien monde au nouveau monde pour aller rejoindre son amant ; cette chose-là, je la ferai. » Le film passait en semaine, probablement un jeudi soir, et j’avais immédiatement demandé à mon père de l’enregistrer en VHS pour que je puisse le voir. « Tu es trop jeune, ce n’est pas un film pour enfants », m’avait-il dit et, sur ce point, évidemment, il avait raison.

Mais mon insistance finit par payer et, quelques jours plus tard, je regardais le film pour la première fois. Un film qui était assez loin de ce que j’imaginais (non, il ne s’agissait pas d’un film d’amour) mais qui était, au final, tellement plus, même si je n’avais pas tous les outils, à cet âge, pour le « décortiquer » pleinement. Ce qui me marqua à cette époque-là, au-delà du jeu inoubliable d’Adjani, c’est à la fois la manière dont la personnalité d’Adèle est représentée, comme étant à la fois en décalage avec le monde l’entourant et en quête d’absolu, mais aussi l’ombre écrasante de son père et du fantôme de sa sœur, qui l’enferment et la maintiennent « sous l’eau » malgré toutes ses tentatives pour s’en affranchir.

isabelle adjani et françois truffaut sur le tournage de l'histoire d'adèle h capture making of

La part d’enfance d’un personnage tragique

Jouée par Adjani mise en scène par Truffaut, cette Adèle avait quelque chose de quasi-enfantin par moments et cela ne pouvait qu’entrer en résonnance avec la gamine imaginative que j’étais car le film possède une dimension d’espace mental, comme si nous étions dans la tête d’Adèle, à la fois dans le monde qu’elle a créé pour contrer celui où elle n’est « que » la fille de Hugo en exil et la sœur de la bien-aimée Léopoldine, et dans son inconscient, avec toutes ses angoisses de mort et de perte d’identité.

Je me souviens d’une scène en particulier qui m’avait beaucoup touchée : Adèle se rend à la poste pour vérifier si elle a reçu du courrier de sa famille et leur envoyer une nouvelle lettre et elle rencontre une petite fille qui devait avoir à peu près le même âge que moi à l’époque. Elle commence à lui parler comme à une égale et, au moment de partir, Adèle lui ment et prétend s’appeler Léopoldine. Cette manière de jouer, de faire semblant tout en vivant les choses intensément, ce lien à l’enfance, me rendaient ce personnage tragique hautement touchant à cet instant là où elle s’enfonce de plus en plus dans le mensonge en faisant croire à sa famille qu’elle a épousé Pinson. A tel point que, passionnée par le film, je proposais à mes camarades, dans la cour d’école, de rejouer cette scène d’Adèle H. plutôt que de jouer à Hélène et les garçons, ce qui me fit passer pour étrange et ennuyeuse.

adèle hugo croise pinson sans le voir à la fin de l'histoire d'adèle h de françois truffaut avec isabelle adjani et bruce robinson

Les femmes, le désir, la rébellion et la folie

Les séquences où le personnage d’Adèle se réveille en sueur dans son lit, en proie aux cauchemars et à l’angoisse, en ayant l’impression de suffoquer et de se noyer comme sa sœur, ou encore la scène où elle réagit mal face au libraire auquel elle achète son papier qui, l’ayant démasquée, pose solennellement un volume des Misérables sous son nez, font également partie des scènes qui me restèrent en tête, en plus du monologue final, d’après une entrée de journal écrite des années avant sa fuite pour rejoindre Pinson, et qui sonne comme une conclusion tragique alors que nous avons assisté à sa déchéance physique et mentale à la Barbade, qui signe la fin de son périple.

Ce que je ressentais intensément, mais ne pouvais comprendre ou appréhender à cet âge, c’est l’effet saisissant que me faisait la représentation d’une héroïne romantique (au sens littéraire du terme), montrée comme un sujet désirant et qui paie le prix fort pour ça. Une femme qui fuit son père et ce qu’il représente mais est constamment ramenée à lui, que l’on admire et que l’on quitte à cause de lui, qui refuse de se soumettre et finit par en perdre la raison. Il y avait là quelque chose sur les femmes, la soumission à un système patriarcal et la folie, qui me fascinait et m’effrayait à la fois sans que j’arrive à l’articuler.

Sans doute étais-je, comme mon père me l’avait dit, trop jeune à cette époque et je retins peut-être involontairement que, pour une femme, le fait d’aimer intensément un homme et d’en prendre conscience ou de se déclarer en premier représentait un grave danger, mais le film était évidemment bien plus fin et intelligent que ça et, même à cet âge, je percevais clairement qu’il n’était pas question d’une histoire d’amour ici, que cela n’était pas la question. Comment aimer, s’affirmer et rester libre ? Comment s’affranchir des conventions sans tomber dans le piège de s’enfermer autrement, en route vers cette quête d’absolu quand les regards autour de vous vous enferment seront autant de questions que je découvrirai et me poserai par la suite, au cours de ma vie d’adulte mais, en un sens, le film de Truffaut et l’interprétation d’Isabelle Adjani m’y auront initiée avant même que j’en prenne conscience.

Le film m’avait, en tout cas, fait une impression tellement forte que, lorsque je le reverrai en 2003 à l’occasion d’une rétrospective à l’Institut Lumière de Lyon, j’aurai l’impression de l’avoir vu la veille tellement mes souvenirs étaient précis. Le film de Jean-Paul Rappeneau autour de la Résistance, Bon voyage, avec Adjani et Depardieu, venait de sortir ou s’apprêtait à sortir, et l’une de ses assistantes de production, ancienne élève du lycée où je suivais des cours de cinéma audiovisuel, était venue nous parler du tournage et de son travail avec l’équipe, faisant passer dans la classe la liste stabilotée en noir avec tous les numéros de portable des acteurs principaux.

La moitié de la classe avait retourné la feuille pour les lire en transparence et plusieurs avaient discrètement recopié ( avec ou sans erreur ? Mystère…) et fait circuler entre nous le numéro d’Isabelle Adjani. Fort heureusement, à cette époque, les réseaux sociaux n’existaient pas et les téléphones portables n’étaient pas dotés d’appareils photos, même si je doute qu’aucun d’entre nous aurait eu l’idée de diffuser ces données en ligne !

isabelle adjani adèle hugo écrit dans l'histoire d'adèle h de françois truffaut

Adjani : une artiste qui interroge notre rapport aux images

Au cours de mon adolescence, puis de ma vie d’adulte, Isabelle Adjani continuera à nourrir mon imaginaire et plusieurs de ses personnages entrèrent dans mon panthéon personnel, à commencer par La Reine Margot et cette vision finale où elle apparaît dans sa robe blanche ensanglantée du sang de son amant condamné à mort, puis, plus tard, Camille Claudel, Anna de Possession, Lucy Harker dans le Nosferatu de Werner Herzog… Et de nourrir ma réflexion autour des femmes, du désir, de la rébellion et de la folie.

En ce qui concerne ce dernier aspect, la manière dont le public et les médias se saisirent de la persona de star d’Adjani est évidemment révélatrice de la tentation de projeter les personnages des actrices sur leur personnalité et leur vie véritables et il y a là aussi matière à réflexion – même si l’actrice a beaucoup joué (régulièrement avec humour) avec son personnage de diva et l’a parfois en partie alimenté – se protégeant peut-être aussi de cette manière.

Comment s’étonner, alors, qu’elle ait écrit un livre sur Marilyn Monroe (Du côté de chez Marilyn), lui ai rendu hommage dans un seul en scène en 2025 (Le Vertige Marilyn) avant de chanter ses dernières heures sur un album électro-pop en collaboration avec le groupe Proksima et Olivier Steiner sorti le 1er juin, Vertigo ? Elle est après tout, aujourd’hui, en France, l’une des rares personnalités féminines dont le nom, l’œuvre et l’image évoquent tout à la fois la légende, le glamour, le secret, les fêlures et l’interstice par lequel l’imaginaire et l’inconscient collectif pénètrent pour révéler nos rêves tout autant que nos cauchemars. Une artiste et une œuvre qui interrogent aussi, ouvertement, notre rapport ambivalent aux images, aux représentations et au rôle des femmes dans la société.

Article écrit par

Cécile Desbrun est une auteure spécialisée dans la culture et plus particulièrement le cinéma, la musique, la littérature et les figures féminines au sein des œuvres de fiction. Elle crée Culturellement Vôtre en 2009 et participe à plusieurs publications en ligne au fil des ans. Spécialiste de la femme fatale dans l'œuvre de David Lynch, elle effectue également un travail de recherche approfondi sur les artistes américaines Tori Amos et Taylor Swift. Directrice de publication du site, elle en corrige également les articles, au-delà de leur validation.

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