Caractéristiques

- Titre : Le nouveau cinéma Sud-Coréen
- Auteur : Barnabé Sauvage
- Editeur : Dunod
- Date de sortie en librairies : 6 mai 2026
- Format numérique disponible : Oui
- Nombre de pages : 240
- Prix : 22,90 euros
- Acheter : Cliquez ici
- Note : 7/10 par 1 critique
Il y a quelque chose d’assez fascinant dans l’ascension du cinéma sud-coréen. En quelques décennies, une cinématographie longtemps restée relativement confidentielle en Occident est devenue capable de placer ses réalisateurs parmi les plus reconnus de la planète, jusqu’à faire de Parasite un phénomène international et de Old Boy, l’un des films les plus emblématiques du cinéma asiatique contemporain. Mais, si ces deux titres constituent des portes d’entrée idéales pour attirer le lecteur, ils ne sont finalement pas ce qui intéresse le plus Barnabé Sauvage dans Le nouveau cinéma sud-coréen, publié chez Armand Colin.
L’auteur entend remonter beaucoup plus loin, comprendre les conditions historiques qui ont permis l’apparition de cette nouvelle vague, suivre les mutations de l’industrie, étudier ses rapports avec la politique et l’économie, puis observer la manière dont ces transformations se retrouvent dans les films eux-mêmes.
Le projet est donc ambitieux, sérieux et documenté, avec une volonté évidente de dépasser le simple catalogue des grands noms du cinéma coréen. Et c’est à la fois la principale qualité du livre et, paradoxalement, ce qui finit par le rendre parfois difficile à parcourir.
Un cinéma ne naît jamais par hasard
Le premier mérite de l’ouvrage est de rappeler une chose que l’on oublie facilement lorsqu’on découvre un cinéma par ses réussites contemporaines : rien n’arrive vraiment de nulle part. Lorsqu’on connaît surtout la production sud-coréenne des vingt ou trente dernières années, on peut avoir l’impression que cette capacité à mélanger thriller, drame, horreur, comédie noire, film social et cinéma d’action a toujours existé, comme si les cinéastes coréens avaient simplement décidé un matin de faire ce que les autres n’osaient plus faire. Barnabé Sauvage montre au contraire les étapes qui ont conduit à cette situation, en revenant sur l’histoire du pays, les traumatismes collectifs, les transformations politiques et économiques, mais aussi sur l’évolution progressive de l’industrie cinématographique.
La démarche est particulièrement instructive pour le lecteur qui, comme beaucoup de spectateurs occidentaux, a découvert le cinéma coréen relativement récemment. On comprend alors que Old Boy, Memories of Murder, The Host, Mother, Burning ou Parasite ne sont pas seulement les brillantes réussites de quelques réalisateurs inspirés, mais les héritiers d’une histoire beaucoup plus longue.
Le livre permet ainsi de regarder différemment cette fameuse « Nouvelle Vague » sud-coréenne, dont les réalisateurs sont souvent présentés comme une génération sortie presque miraculeusement de terre. Derrière leurs films, il y a une industrie qui s’est transformée, un pays qui a lui-même profondément changé et une histoire dont les traces sont encore très visibles dans les œuvres.
Quand l’histoire explique les audaces
C’est probablement dans l’étude des rapports entre la société coréenne et ses films que l’ouvrage devient le plus intéressant. La violence, les rapports de classe, le traumatisme historique, la division de la péninsule, le poids du passé, les transformations économiques ou encore les difficultés sociales ne sont pas simplement des thèmes que les réalisateurs auraient choisi d’exploiter parce qu’ils produisent de bons scénarios. Ils constituent une matière beaucoup plus profonde, qui explique en partie pourquoi le cinéma sud-coréen a développé cette manière si particulière de passer du réalisme au fantastique, de la comédie au drame, puis du drame à une violence parfois franchement spectaculaire.
Cette hybridation est justement l’une des grandes forces de ce cinéma. Là où certaines industries ont progressivement enfermé leurs genres dans des cases bien identifiées, les Coréens ont souvent préféré les mélanger, quitte à déstabiliser leur spectateur. C’est aussi ce qui explique qu’un film puisse commencer comme une comédie familiale et finir dans le cauchemar, ou partir comme une enquête policière pour devenir progressivement une réflexion beaucoup plus sombre sur la société.
Sauvage prend le temps de replacer cette singularité dans son contexte, et de ce point de vue, c’est une vraie réussite. Le lecteur ne découvre pas seulement davantage de films, il comprend mieux pourquoi ils ont cette forme.
Une industrie devenue phénomène mondial
L’autre dimension intéressante du livre concerne l’internationalisation du cinéma sud-coréen et, plus largement, le phénomène de la hallyu. Le succès du cinéma ne peut évidemment pas être séparé de la manière dont la Corée du Sud a développé son influence culturelle à l’étranger, ni des transformations de son industrie.
C’est là que le livre devient particulièrement utile pour comprendre une évolution qui mérite d’être observée avec un peu de recul. Le cinéma coréen a longtemps séduit précisément parce qu’il semblait offrir une alternative aux recettes les plus balisées du cinéma occidental. Ses réalisateurs semblaient davantage disposés à prendre des risques, à mélanger les genres et à aller jusqu’au bout d’une idée, même lorsqu’elle était inconfortable. Mais le succès international crée nécessairement un nouveau problème, à partir du moment où un cinéma devient lui-même une référence mondiale, il peut finir par produire les attentes auxquelles il devra ensuite répondre. Ce qui était autrefois une liberté devient progressivement une recette, et ce qui paraissait audacieux peut finir par devenir une nouvelle convention.
C’est un paradoxe particulièrement intéressant à l’heure où le cinéma sud-coréen occupe une place devenue considérable dans la culture internationale. Il est arrivé à un stade où il peut être comparé à ce que fut, à certaines périodes, le cinéma américain de genre : une formidable capacité à raconter des histoires, à prendre des risques et à produire des œuvres populaires sans nécessairement renoncer à une véritable personnalité. Reste à savoir combien de temps cette liberté peut durer lorsque le succès, l’exportation et les attentes du marché commencent eux aussi à entrer dans l’équation.
Une analyse prenant le pas sur le plaisir
Le problème du livre : on en apprend beaucoup, mais on s’amuse moins. Et c’est ici que mon enthousiasme pour le sujet se heurte à une réserve beaucoup plus importante concernant le livre lui-même. Il faut reconnaître à Barnabé Sauvage une solide maîtrise de son sujet, la documentation est sérieuse, les références sont nombreuses et l’ensemble permet effectivement d’acquérir une connaissance beaucoup plus complète du cinéma sud-coréen. Mais, à force de vouloir expliquer le cinéma, l’auteur finit parfois par oublier ce qui nous avait précisément donné envie de lire un livre sur le cinéma : le plaisir. On a souvent l’impression de se trouver devant le travail d’un analyste plutôt que devant celui d’un amoureux du septième art. Ce n’est pas nécessairement un défaut lorsqu’on écrit un ouvrage universitaire, mais cela devient un problème lorsqu’on demande au lecteur de parcourir plusieurs centaines de pages consacrées à un cinéma aussi foisonnant.
Le contraste est d’autant plus frappant que le sujet aurait permis une écriture beaucoup plus vivante. Il y avait matière à raconter des tournages, des anecdotes, des découvertes, des prises de risque, des carrières improbables, des films censurés ou mal compris à leur sortie… Bref, tout ce qui permet de sentir derrière l’histoire industrielle une aventure humaine et artistique. À la place, on reste souvent dans l’explication, une explication solide, mais une explication tout de même.
Et la présentation générale du livre accentue cette impression, on attire naturellement le lecteur avec les grands titres contemporains qu’il connaît, puis celui-ci se retrouve rapidement plongé dans une étude beaucoup plus universitaire. Ce n’est évidemment pas une tromperie, puisque l’ambition du livre est clairement affichée, mais il existe un petit décalage entre la promesse implicite d’un voyage cinéphile et la réalité d’un ouvrage essentiellement analytique.
Comprendre plutôt que transmettre la passion
C’est finalement là que se situe toute l’ambivalence du Nouveau cinéma sud-coréen. Si l’on souhaite comprendre comment la Corée du Sud est passée d’une industrie cinématographique relativement peu connue en Occident à l’une des cinématographies les plus observées de notre époque, le livre est riche d’enseignements. Il permet de replacer les films contemporains dans une histoire, de comprendre l’évolution de l’industrie et de mesurer l’importance des facteurs politiques, économiques et sociaux qui ont accompagné cette transformation.
Mais, si l’on espère retrouver dans ses pages l’énergie de ce cinéma, ses excès, ses surprises et cette délicieuse impression qu’un réalisateur coréen peut encore décider de faire quelque chose que personne n’avait prévu, la rencontre est plus frustrante. C’est d’ailleurs un peu dommage, parce que cette liberté est précisément ce qui rend le sujet passionnant. Le cinéma sud-coréen donne souvent l’impression d’avoir compris quelque chose que d’autres grandes industries ont parfois oublié : un film peut être populaire, spectaculaire, violent, drôle, étrange et intelligent en même temps. Il peut prendre son spectateur par la main avant de lui retirer brutalement la chaise sous les pieds. Il aurait donc été particulièrement agréable de retrouver un peu de cette audace dans l’écriture elle-même.
Un travail propre mais manquant d’émotion
Le nouveau cinéma sud-coréen est un ouvrage sérieux, documenté et utile, mais qui ne se laisse pas dévorer avec la même facilité que les films dont il parle. Il apporte beaucoup au lecteur qui souhaite comprendre l’histoire et les mécanismes ayant permis l’émergence de cette cinématographie, notamment en dépassant largement les seuls Park Chan-wook, Bong Joon-ho ou Lee Chang-dong pour replacer leurs œuvres dans une évolution beaucoup plus vaste. Son défaut est finalement presque contenu dans sa principale qualité : Barnabé Sauvage veut tellement analyser le phénomène qu’il finit par maintenir le cinéma à distance. On comprend, on contextualise, on apprend, mais on ressent parfois moins.
Ce n’est donc pas vraiment un livre qui donne envie de tomber amoureux du cinéma sud-coréen, c’est un livre qui permet de comprendre pourquoi on a de bonnes raisons de l’être déjà. Et cette nuance compte. Car lorsqu’on referme un ouvrage consacré à un cinéma aussi inventif, on aimerait idéalement avoir gagné deux choses : quelques connaissances supplémentaires et l’envie irrépressible de remettre un film dans le lecteur. Ici, on repart surtout avec les premières.




