[Critique] Jack Barron et l’éternité de Norman Spinrad

jackbarron-spinrad1Un classique de la SF très actuel

Roman d’anticipation écrit en 1969 mais on ne peut plus actuel, Jack Barron et l’éternité raconte l’histoire de Jack Barron, le présentateur d’un talk-show suivi par plus de 100 millions d’Américains où il reçoit des appels de téléspectateurs ayant un problème (généralement avec une grosse corporation, etc.) qu’il se propose de régler.

Il se présente comme un redresseur de torts et un empêcheur de tourner en rond et s’avère d’une intelligence redoutable, d’un autre côté, Spinrad nous prend dès le départ à rebrousse-poil en nous montrant également son héros comme un homme d’affaires avisé à l’ego surdimensionné, qui était un « révolutionnaire de gauche » dans sa jeunesse mais est bien content d’être devenu « un adulte » et de jouir d’autant de pouvoir et de richesse grâce à son émission. S’il est réellement contre toutes ces grandes corporations auxquelles il s’attaque dans son émission, il n’en entretient pas moins un rapport très distancié avec son image publique, conscient d’être bien plus intéressé et égoïste que ce que ses spectateurs peuvent penser. Et, d’un point de vue personnel, une fois les projecteurs éteints, Jack Barron ne pense qu’à lui et son confort et est plutôt apolitique. Chacun pour soi. Et puis il aime aussi se taper des employées et toutes les jolies femmes qui lui font les yeux doux en raison de sa célébrité.

Un anti-héros fascinant

Bref, Spinrad fait du personnage un véritable anti-héros et ne cherche absolument pas à nous le faire aimer à tout prix. Cependant, passé quelques chapitres, le lecteur ne le trouvera pas aussi antipathique que ça. Certes, il n’est pas le héros dans son armure étincelante défendant la veuve et l’orphelin, il est incroyablement imbus de lui-même et va généralement là où son intérêt personnel prime, ne s’attaquant avec autant de ferveur aux corporations et politiciens corrompus que parce-que cela conforte son image quasi mythique de redresseur de torts, d’un autre côté, il est d’une lucidité quasi-absolue sur le système et sur lui-même (bien que d’un cynisme irritant) et il porte encore en lui les germes de sa révolte passée, qui était sincère.

Cette révolte est symbolisée dans sa mémoire par son ex-femme, Sara, avec qui il a étudié à Berkeley et refait le monde lors de trips à l’acide avant de percer dans le show-biz avec son émission. Elle n’a pas supporté celui qu’il était devenu, ils se sont séparés et elle est restée dans sa situation de marginale enchaînant les aventures et les trips mystiques à l’acide. Entre eux, il y a de la rancoeur, mais Jack Barron l’aime toujours sincèrement comme un fou et ne pense qu’à elle lorsqu’il couche avec ses multiples conquêtes. Bref, c’est un homme perdu qui s’est résigné tout en maintenant une façade subversive, mais ce n’est pas un mauvais bougre.

Le roman prend vite une nouvelle dimension lorsqu’un politicien véreux lui fait une proposition alléchante pour l’acheter : s’il se range à ses côtés, il aura accès à la vie éternelle grâce à un traitement ultra-secret mis au point par les scientifiques à son service. Car, dans le monde décrit par Spinrad, un programme d’Hibernation existe pour les plus riches, leur permettant d’être cryogénisés à leur mort dans l’espoir qu’un futur traitement puisse être mis au point pour les réanimer. La fondation s’occupant de l’Hibernation est bien entendue dirigée par le politicien en question, Benedict Howards, et le conflit fait rage avec un parti opposant de gauche qui milite pour une Hibernation publique qui permettrait à tout un chacun d’en bénéficier. En effet, les tarifs sont tellement élevés que même un riche présentateur tel que Jack Barron (qui jette son argent par les fenêtres) ne peut en bénéficier.

La question de savoir si le présentateur va se laisser corrompre est assez vite résolue (c’est oui), du moins en apparence : Barron n’est pas idiot et va essayer de comprendre pourquoi Howards tient tellement à l’acheter et, surtout, ce qu’il mijote vraiment et qu’est-ce qui se cache vraiment derrière ce fameux traitement d’immortalité. La donne change encore lorsque Sara, son ex-femme, est entraînée par Howards dans cette histoire et revient à Barron.

Écriture hallucinogène pour un trip singulier

Toute l’histoire et ses différentes ramifications sont traitées d’une main de maître par l’auteur qui déploie l’infernale machine de son récit tranquillement mais sûrement, rendant les enjeux de plus en plus grands et ses personnages de plus en plus complexes et vivants. L’écriture est surprenante mais ô combien enthousiasmante : style haché, alternant les passages plus ou moins « normaux » et les flux de conscience sans ponctuation à la grammaire très libre, convoquant des images mentales très sensorielles… Spinrad nous fait rentrer dès la première page dans ce que l’on pourrait appeler un trip hallucinatoire (c’était clairement l’impression voulue vu les références à la drogue et aux 60s), d’où un désarroi passager en entamant le roman.

Certes, ce style d’écriture n’est pas forcément nouveau (dans un style plus classique, Virginia Woolf écrivait une grande partie de ses oeuvres dans cette veine flux de conscience) et en cherchant on pourrait sans doute assez facilement trouver des livres écrits dans un style similaire, mais non seulement Spinrad pousse les choses assez loin dans son approche mais, surtout, il est très rare de retrouver ce type d’écriture en français. Évidemment, le roman a été écrit en anglais et nous avons lu la traduction, mais nous avons été agréablement surpris de cette traduction, manifestement fidèle à l’original, nous donnant l’étrange sensation de voir les phrases en anglais à travers la traduction française.

Pour être plus clairs, on peut avoir ce sentiment car ce type d’écriture hachée où l’auteur se fiche de la grammaire, de la ponctuation et convoque plein d’images mentales très sensorielles est quelque chose qu’on retrouve plus facilement en anglais, la langue s’y prêtant davantage. Il est très commun en anglais d’écrire une phrase en omettant le sujet (dans les chansons notamment), il y a une espèce de simplicité et de côté direct, sensoriel dans la langue qui fait qu’on peut se permettre de la plier dans tous les sens pour obtenir un effet surréaliste très puissant. Mais il est assez dur de retranscrire parfaitement cela en français, où la structure est complexe et où l’on tique facilement sur la tournure et la grammaire. C’est évidemment tout à fait possible à faire, mais plus délicat. Quelque part, ce type d’écriture doit être un cauchemar d’éditeur grand public, car il implique que le lecteur accepte de s’accrocher un peu au départ avant de pleinement entrer dans le récit. Nous avons en tout cas eu le sentiment que le style respectait celui de l’auteur et en retranscrivait la frénésie.

Une parabole puissante sur le monde des images

L’écriture participe en tout cas pleinement au charme et à la puissance du roman et appuie le concept futuriste et clairement hallucinogène des « couleurs vivantes » évoqué à maintes reprises dans le récit, sans qu’on sache tout à fait de quoi il s’agit. Chacun peut se représenter plus ou moins ce que c’est et cela apparaît plus ou moins comme un moyen pour les gens de modeler leur espace et les images qui les entourent par le biais de couleurs associées à des émotions. A la fin du livre, il est difficile de déterminer s’il s’agissait d’une véritable invention technologique de ce monde parallèle ou s’il simplement d’une sorte de trip sous acide de Jack ou Sara. Les deux hypothèses sont sans doute valides, nous vous laisserons donc vous forger votre propre idée.

Mais ce qu’il y a d’intéressant là-dedans, outre l’aspect sensoriel, c’est que cela permet à Spinrad de développer toute une réflexion et une métaphore sur les images et comment celles-ci forgent littéralement le monde dans lequel nous vivons, sujet on ne peut plus actuel. Si les problèmes d’influence entre politique et médias existaient déjà à la fin des années 60 lorsque l’auteur a écrit ce livre, il semble avoir perçu de manière très fine la façon dont cela allait dégénérer et devenir quelque chose de central dans notre société contemporaine. En cela, le roman n’a pas vieilli et paraît sans doute plus actuel qu’à l’époque.

Enfin, nous avons été bouleversés par la fin, d’une cruauté inouïe mais d’une puissance assez rare pour être soulignée. À mesure que la tension grimpe dans la deuxième moitié du roman, il devient de plus en plus impossible de lâcher le livre et les cent dernières pages sont absolument diaboliques de ce point de vue là. Tout s’emboîte progressivement et on sent peu à peu ce qui va se passer pour que Jack Barron redevienne celui qu’il était, afin de lutter contre Benedict Howards… Cette fin de toute beauté donne une sacrée envergure au personnage et à l’histoire.

Pour résumer, Jack Barron et l’éternité est un grand roman de SF sur le monde d’images dans lequel nous vivons, avec un personnage complexe et de plus en plus attachant malgré ses caractéristiques antipathiques. Une oeuvre forte, déroutante, chamboulante que nous vous conseillons donc fortement si ce sujet vous touche.

Jack Barron et l’éternité de Norman Spinrad, J’ai Lu, 2010, 380 pages. 7,80€ 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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