image couverture stephen king les yeux du dragon flammarion jeunesseUn livre jeunesse par Stephen King ?

En 1984 paraissait pour la première fois aux États-Unis Les yeux du dragon de Stephen King dans une édition ultra-limitée de 1250 exemplaires. Le roman, qui sortira dans sa version définitive en 1987, avait cela d’unique qu’il s’agissait de la première oeuvre fantasy du maître de l’horreur destinée à un jeune public. Il y reprenait les codes du conte médiéval pour narrer l’histoire de deux frères, au sein d’une intrigue à rebondissements traitant d’amour et de jalousie fraternelle, de courage et des mensonges que l’on se raconte à soi-même pour s’épargner la vérité.

Publié une première fois en France en 1995 aux édition Albin Michel, Les yeux du dragon est ressorti fin janvier dans une superbe édition illustrée par le lyonnais Nicolas Duffaut chez Flammarion Jeunesse, quelques semaines avant la publication du dernier roman de son auteur, Carnets noirs, dont nous vous parlerons dans les prochains jours. Il convient tout d’abord de saluer le travail réalisé pour cette nouvelle édition : avec son élégante couverture recouverte d’écailles en relief et ses yeux prédécoupés, il s’agit d’un très beau livre, qui fera un cadeau idéal. Les illustrations en noir et blanc de Nicolas Duffaut, quant à elles, collent tout à fait à l’atmosphère de conte pour enfants sombre qui se dégage de l’oeuvre.

Un conte médiéval au message positif

illustration nicolas duffaut les yeux du dragon flammarion jeunesse

Illustration de Nicolas Duffaut. © Flammarion

Pour les adultes ou les adolescents déjà familiers de l’univers de Stephen King, Les yeux du dragon constituera une lecture agréable leur permettant de retrouver le plaisir des contes médiévaux qu’on leur lisait enfants, mais en y ajoutant un ton et quelques traits de noirceur propres à l’univers de l’auteur. Ainsi, chez King, un enfant peut se montrer cruel, quitte à choquer les jeunes lecteurs, et certains affrontements sont sanglants. Si le style, assez dépouillé, colle volontairement aux codes du genre, on retrouve la nuance inhérente à l’oeuvre du maître du suspense dans le traitement des personnages, jamais purement bons ou mauvais, mis à part le méchant, Flagg, qui représente clairement l’essence même du Mal.

Et c’est justement ces nuances qui rendent l’ensemble aussi troublant, nous permettant de comprendre de manière intime des personnages dont les agissements peuvent choquer. Sur ce point, Stephen King se montre d’ailleurs fin psychologue, permettant aux jeunes lecteurs de mieux comprendre les ressorts qui mènent à la jalousie, l’aveuglement ou la lâcheté, sans jamais porter de jugement sur ses personnages, qui auront par ailleurs l’occasion de se racheter.

Les yeux du dragon comporte de nombreux archétypes et éléments typiques du conte médiéval, tels que les frères ennemis (l’un étant jaloux de l’autre), le magicien usant de son influence sur le roi pour conquérir le pouvoir, la reine qui meurt en couches ou encore une tour d’une hauteur vertigineuse dans laquelle le héros se trouve enfermé. Autant de repères pour le jeune lecteur, que King utilise avec talent pour tisser une parabole et délivrer un message positif sur la détermination et le courage. Il n’est guère besoin de connaître l’oeuvre de l’auteur pour apprécier ce roman fantasy très plaisant, qui constituera donc une entrée en matière idéale dans l’univers de l’écrivain, présentant d’une manière adaptée aux jeunes lecteurs certains de ses thèmes de prédilection.

Le retour de Flagg

Les amateurs de Stephen King, eux, prendront plaisir à retrouver le personnage de Flagg, méchant récurrent de l’oeuvre du maître, déjà présent dans Le Fléau et La Tour Sombre et personnification du Mal à lui tout seul. Magicien énigmatique, quasi-immortel et réapparaissant au royaume de Delain à différentes époques sous des identités variées pour semer le chaos, il est le seul personnage purement mauvais du roman, se servant des faiblesses d’autrui pour asseoir son emprise et régner en maître sur le royaume. Sa manière de manipuler le roi Roland, puis le jeune Thomas, génialement perverse, font tout le sel de l’histoire. Flagg révèle les doutes et les peurs les plus intimes des personnages et c’est en cela qu’il apparaît comme un méchant de conte particulièrement mémorable.

Enfin, quitte à en décevoir certains, le roman, malgré son titre, ne comporte pas vraiment de dragons. Le seul dragon de l’histoire est tué dès le début par le roi et n’est présent dans le reste du roman que sous la forme d’une tête empaillée accrochée dans la chambre de Roland. Un passage secret, révélé par Flagg au jeune Thomas, permettra à ce dernier d’espionner les appartements de son père en regardant à travers les yeux du dragon, d’où le titre. C’est là que tout se jouera, mais nous n’en dirons pas plus…

Un livre plein de finesse, à hauteur d’enfant

Beau conte médiéval comportant juste ce qu’il faut de noirceur, Les yeux du dragon est un roman jeunesse de grande qualité, conté avec une maîtrise et un plaisir certains par Stephen King, qui imagina cette histoire pour sa fille Naomi, 13 ans à l’époque, et qui n’avait encore jamais lu la moindre ligne écrite par son père, dont l’univers l’effrayait trop. Se plaçant à hauteur d’enfant, le maître de l’horreur et du suspense a concocté pour ces jeunes lecteurs une histoire héroïque, riche en rebondissements et dispensant un message positif de manière pédagogue, sans jamais se faire moralisateur.

A travers ses héros Peter et Thomas, deux frères que tout oppose, l’auteur nous parle de la difficulté de trouver sa place au sein de sa famille, de s’imposer face au regard d’autrui, ou encore d’assumer ses responsabilités. Il s’interroge sur la vertu, le courage et montre comment on peut se mentir à soi-même et devenir faible, malléable. Le tout dans un style accessible, agréable à lire, reprenant le style narratif des contes sur un ton souvent malicieux.

Les yeux du dragon s’impose donc comme une entrée en matière idéale dans l’oeuvre de Stephen King pour les lecteurs de moins de 15 ans. Les adultes devraient quant à eux être ravis de retrouver l’esprit de l’écrivain au sein d’une histoire leur faisant renouer avec le plaisir simple des contes de leur enfance. Moins sombre et moins complexe certes, mais d’une belle profondeur. A découvrir ou redécouvrir d’urgence !

Les yeux du dragon de Stephen King, Flammarion Jeunesse, 27 janvier 2016, 466 pages, 16€. A partir de 9 ans. 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.