article coup de coeur

[Critique] Mémoires – Johan Cruyff

Caractéristiques

  • Auteur : David Walsh, Johan Cruyff
  • Editeur : Solar
  • Date de sortie en librairies : 6 octobre 2016
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 420
  • Prix : 18,90€
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Johan Cruyff comme vous ne l’avez jamais lu

Quand il faudra faire le bilan de l’année 2016, il sera impossible de ne pas citer le nom de Johan Cruyff. Mort au terme d’une vie grandiose, emporté par un furieux cancer du poumon, l’un des plus grands joueurs de football des temps modernes s’est confié une dernière fois dans une autobiographie aujourd’hui disponible aux éditions Solar. Un exercice qui ne pouvait qu’aller à ravir à cet homme qui fut à la fois un puits de science footballistique et une « grande gueule » qui osait dire tout haut ce que d’autres n’émettaient que tout bas.

On pourrait avoir l’impression que tout a déjà été dit sur Johan Cruyff, que l’on connaît déjà sur le bout des ongles sa vie, son œuvre, et tout le tralala. Seulement, aucune page Wikipedia ne comporte autant de matière que ce Mémoires, dont chaque mot n’est pas issu de l’esprit d’un journaliste, mais du Hollandais Volant lui-même. Connaissant l’homme, à la fois très caractériel et sensible (souvent, l’un ne va pas sans l’autre), il n’est pas étonnant que ce magnifique ouvrage s’ouvre sur le sujet de sa famille. On y découvre un Cruyff déjà obnubilé par le foot, qui rappelle très vite qu’il a grandi à deux cents mètres du stade De Meer, qui abritait à l’époque le club qui allait bientôt être la passion du jeune enfant. On a été grandement ému par ces quelques lignes, simples mais touchantes, qui rappellent à quel point ce qu’on appelait « l’amour du maillot » est d’autant plus important aujourd’hui alors qu’il tend à disparaître, au profit d’un individualisme forcené et regrettable pour tous. Johan Cruyff serait-il devenu une telle légende sans avoir été, à 5 ans, suspendu aux lèvres d’Henk Angel, responsable des terrains de l’Ajax Amsterdam et redoublant d’anecdotes sur le club ? Tout porte à croire que la réponse est négative.

Mémoires rappelle que Johan Cruyff s’est construit dans l’adversité, n’a jamais cherché à l’éviter et, pour aller plus loin, a même fini par y trouver la motivation nécessaire pour se surpasser. Tout débute pourtant dans la tristesse la plus absolue, quand son père décède alors qu’il n’est encore qu’un enfant de douze ans. Un traumatisme à l’image de son football : total. Le jeune Johan en sera évidemment marqué à vie et continuera, tout au long de celle-ci, à dialoguer avec son père, à lui parler à la manière d’un ami imaginaire. L’image du roc impassible se déconstruit peu à peu, alors que Cruyff aborde aussi le sujet de sa mère, qu’il sacralise, et de sa femme qu’il gardera toute sa vie. On est loin, très loin du footballeur à WAGs, et cela continue d’expliquer la marque indélébile qu’a pu laisser le batave dans l’histoire du sport.  Car au-delà du joueur de football génial, révolutionnaire même, ce père de famille n’a jamais été pris à défaut dans ce rôle. Ce qui ne l’empêche pas de donner dans le mea culpa pour avoir été finalement beaucoup trop absent pour son fils Jordi, joueur de foot d’un niveau moyen qui est malheureusement resté tout au long de sa carrière « le fils de ».

Règlement de compte et pardon

image johan cruyff

Ce serait mal connaître Johan Cruyff que de penser que les entretiens qui forment ce Mémoires évitent les sujets qui fâchent. Pour être plus précis, dévoilons même qu’ils y passent tous, un à un, avec la franchise qui caractérise si bien l’éternel numéro 14. Des rapports hyper-conflictuels, Cruyff en a soupé c’est certain, et parfois pour des raisons qu’il ne nie pas. Par exemple, on l’a souvent taxé de très porté sur l’argent, et ce n’est pas uniquement une légende même si certaines mauvaises plumes ont un peu exagéré ce penchant plutôt compréhensible. Mémoires revient aussi sur d’autres instants troublés de sa vie, notamment au cours d’un chapitre 22 formidable où Johan Cruyff revient notamment sur ce qu’il a certainement le plus mal vécu : l’accusation de racisme, qui s’appuie sur une analyse horriblement vicieuse de la part de personnes qui avaient tout intérêt à voir la légende être débarquée de l’Ajax Amsterdam. Le lecteur pourra, tout au long de ces 420 pages, s’apercevoir que l’homme est parti en paix, en ayant à la fois réglé ses comptes et pardonné à ceux qui lui auront nui plus ou moins gravement (hormis, évidemment, à ceux qui ont provoqué son absence de la Coupe du Monde 1978, un épisode terrorisant de sa vie). Un point final apaisant, donc.

Mémoires est un livre d’entretiens de Johan Cruyff, il était donc impensable que le football, son esprit et la tactique, n’intervienne pas sérieusement. Les amateurs de ce sport, de sa pureté et non du business dégueulasse qu’il est tout doucement devenu, auront de quoi se repaître : le maître était décidément une source intarissable de préceptes, lesquels marquent autant par leur courage que leur bon sens. En refermant Mémoires, beaucoup de sentiments cohabitent. La nostalgie tout d’abord, car on se dit que l’on ne voit pas un seul jeune joueur se hisser à ce niveau d’excellence. Pogba, par exemple, avec sa mentalité très « années 2000 », à fond dans la représentativité publicitaire et le dégoût de la presse (donc du public), a beau coûté plus d’une centaine de million d’euros : il ne laissera jamais une telle trace dans l’histoire du football, et même du sport en général. Benzema non plus, et nous pourrions aussi citer les prodiges d’autres nations : on manque de génie. Mémoires rappelle à quel point le football en a cruellement besoin aujourd’hui, tout en remerciant ceux qui, tout de même, ont un peu de ce football total en eux. Car Cruyff voulait avant tout offrir du spectacle aux spectateurs qui, pour lui, formaient une représentation de la classe populaire (on peut largement en douter dans certains clubs, notamment en Angleterre). Là était l’esprit de ce grand homme, véritable rock-star qui, on ne cessera de le répéter, manque cruellement au football d’aujourd’hui.

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato est un journaliste culturel spécialisé dans le cinéma (cursus de scénariste au CLCF) et plus particulièrement le cinéma de genre, jeux vidéos, littérature. Il rejoint Culturellement Vôtre en décembre 2015 en tant que co-rédacteur en chef. Manque clairement de sommeil.
Mickaël Barbato
8/10

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