[Critique] L’espionne — Paulo Coelho

Caractéristiques

  • Traducteur : Françoise Marchand Sauvagnargues
  • Auteur : Paulo Coelho
  • Editeur : J'ai Lu
  • Date de sortie en librairies : 8 novembre 2017
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 216
  • Prix : 7,90€
  • Acheter : Cliquez ici

Une autre vision de Mata-Hari

Connu pour ses romans qui sont comme autant de paraboles philosophiques, de L’alchimiste à Veronika décide de mourir (qui fut adapté au cinéma avec Sarah Michelle Gellar dans le rôle-titre), le Brésilien Paulo Coelho nous revient avec cette oeuvre romancée sur la vie de Mata-Hari, désormais disponible en format poche aux éditions J’ai Lu (La fille aux cheveux étranges, Hobboes). Sobrement intitulé L’espionne, ce court roman donne la parole à celle que l’on connaît avant tout par son apparence et des témoignages finalement assez éloignés de la vérité. Traînée dans la boue et fantasmée au point que Mata-Hari soit désormais employé comme un nom commun, la célèbre danseuse aux voiles qui enflamma les Folies Bergères fut exécutée à Vincennes le 15 octobre 1917 pour espionnage et intelligence avec l’ennemi. Pourtant, depuis, les historiens ont prouvé qu’elle avait en réalité proposé ses services au renseignement français aussitôt après avoir été approchée par l’Allemagne. Elle était donc, de manière officieuse, un agent double, si tant est que l’on puisse appeler ainsi une personne qui n’a au final jamais véritablement donné le moindre renseignement concluant à qui que ce soit. Car Mata-Hari, c’était aussi ça : une mythomane flamboyante se drapant de mystère et se vantant de faits purement inventés pour masquer ses fêlures.

C’est du moins la vision que choisit d’en donner l’auteur, qui assume sa subjectivité, tout en se basant sur une imposante somme de documentation qui tend plutôt à lui donner raison. Mata-Hari fut avant tout utilisée comme bouc-émissaire en plein coeur de la boucherie que fut la Première Guerre Mondiale et après la débandade de la bataille du Chemin des Dames, et, en ce sens, elle fut une victime, diabolisée et supprimée pour tenter d’exorciser les démons de l’époque. Néanmoins, en lui donnant une voix, Paulo Coelho ne la victimise jamais, et nous donne à entendre, à travers sa correspondance (fictive) avec son avocat, ce qu’elle aurait pu dire à quelques jours, puis quelques heures de sa mort sur sa vie mouvementée et son parcours. En la sortant de sa position de simple objet de désir et de l’image de femme vénale qui lui fut souvent accolée, il la replace en tant que sujet au sein de cette histoire à peine croyable aujourd’hui. Car, avant de devenir une “aventurière” et une danseuse magnifique, Maragaretha Geertruida Zelle fut violée par le directeur du pensionnat huppé où l’avait inscrite son oncle, et mariée à tout juste 18 ans à un officier de près de 20 ans son aîné. Paulo Coelho décrit alors une femme qui n’a eu de cesse de s’inventer et se réinventer, et qui souhaitait désespérément être aimée, quand bien même son comportement défraya la chronique à une époque où les femmes se devaient de rester des épouses passives, “bien comme il faut”.

Un roman philosophique et touchant

Ainsi, sans effacer les zones d’ombre du personnage, ni certains comportements qui pourraient la rendre antipathique, Paulo Coelho nous fait éprouver une véritable compassion à son égard, et nous permet même par moments de nous projeter, en glissant ici et là des réflexions philosophiques et métaphysiques comme il en a le secret, telles que (pris au hasard) : “Quand nous ne savons pas où la vie nous mène, nous ne sommes jamais perdus”. Au final, L’espionne est un livre aussi prenant que saisissant sur ce qu’il en coûtait d’être une femme libre à l’époque.

Car Mata-Hari, au final, aurait très bien pu être brûlée au bûcher en tant que sorcière en d’autres temps. Elle incarne cet archétype intemporel (souvent rattaché à Lilith dans la Bible) de féminin indomptable que les hommes se sont souvent plu à diaboliser pour se dédouaner de leurs propres erreurs. Elle apparaît également, sous la plume de Paulo Coelho, comme une femme qui ne fut pas seulement victime des autres, mais aussi, en partie, sa propre victime. Une femme qui a tout risqué par amour de la vie et des hommes, quitte à s’y perdre, mais qui regarda la mort en face. Il en ressort un portrait fantasmé intrigant et touchant, qui donne envie d’en apprendre davantage sur sa véritable histoire.

7/10

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