[Critique] Les squatters de l’impasse Jaboulet — Muriel Pactat

Caractéristiques

  • Auteur : Muriel Pactat
  • Editeur : Le Cygne d'O
  • Date de sortie en librairies : 1 mai 2018
  • Format numérique disponible : Non
  • Prix : 20€
  • Acheter : Cliquez ici

Celle qui se décrit comme “auteure, romancière et biographe” est en réalité une femme bien plus complexe. Bien que peu connue, Muriel Pactat est une autrice prolifique qui a déjà écrit 12 livres, dont 7 ont été publiés. Le dernier en date, Les squatters de l’impasse Jaboulet, est un roman de la série Lou Saint-Ange mêlant les genres policier, psychologique et historique.

Secret de famille dans la Drôme

Lou Saint-Ange, médium ayant collaboré avec la police par le passé, vit une période trouble : sa fille unique Catherine ne lui donne plus signe de vie depuis plusieurs mois. A l’origine de la brouille entre les deux femmes, le petit-ami de Catherine, qui estime ne pas avoir été reçu correctement par sa belle-famille. Alors qu’elle essaye de comprendre ce qu’il s’est passé et de surmonter cette épreuve, Sandro, son compagnon commandant de brigade, fait son possible pour l’épauler tout en gérant une multiplication de vols et de mystérieux squatters dans une vieille maison de la ville. Les Gontart, des industriels spécialisés dans la prestigieuse chaussure de Romans sur Isère, ont en effet découvert que la maison familiale à l’abandon a servi de refuge à plusieurs personnes, sans doute SDF et plus probablement encore délinquants. Le plus surprenant est de retrouver parmi les éléments laissés par les squatters des traces de Sophie Gontart, fille aînée de la famille disparue depuis deux ans. Est-elle vraiment de retour ? Qu’est-ce qu’une jeune femme, brillante musicienne d’une famille aisée, fait avec des voyous à quelques kilomètres du domicile familial  ? Alors que Lou doit affronter ses sentiments, Sandro quant à lui doit résoudre ces mystères rapidement. Il ne se doute pas que derrière tous ces événements se trouve un secret de famille que certains veulent étaler au grand jour…

Des personnages pas si principaux

Le personnage de médium de Lou Saint-Ange était déjà au centre du roman Le portillon (2017). Son compagnon, Sandro Rivière, est également présent et l’on pressent qu’il aura un rôle d’autant plus important qu’il est en charge de toutes les enquêtes concernant la ville de Tain l’Hermitage. Pour autant, ce ne sont aucun de ces deux personnages qui sont véritablement au centre du roman : très vite, Sophie Gontart, Malik Selmouni et autres “déclassés” prennent le devant de la scène. Cela n’est pas surprenant étant donné que le roman est basé sur l’histoire de la famille Gontart. Cependant, ce changement de focus peut donner une impression de bâclé concernant la brouille entre Lou et sa fille Catherine : alors qu’elle a une place considérable pendant le premier tiers de l’histoire, elle disparaît peu à peu (et ne connaîtra d’ailleurs pas de chute à la fin du roman, présage d’une suite des aventures de Lou  ?). Bien que ce livre appartienne à la série Lou Saint-Ange, les aficionados pourraient être déçus de ne pas la voir plus présente. Cette éclipse permet en revanche de donner plus de place à une multitude de personnages qui amènent chacun leurs réflexions personnelles.

Psychologie de la société contemporaine

Muriel Pactat a été formée en psychologie et cela se ressent très fortement tout au long du roman. Ainsi, dès le début, Lou et Sandro échangent beaucoup sur la parentalité, les enfants et ce qui les poussent à choisir un mauvais chemin, les difficultés de la vie qui peuvent faire basculer tout un chacun. A travers la rupture de Lou et Catherine, oo les adolescents qui font de menus larcins, Sandro (et donc l’autrice) lance des pistes de réflexion sur notre société actuelle, mais aussi sur l’impact et les limites des parents sur leurs enfants. Par la suite, Muriel Pactat utilise Dédé, ancien psychologue devenu SDF par choix, pour analyser plus profondément cette société en marge que constituent les sans domicile fixe. Si par moments certaines théories sont énoncées avec un peu trop de dogmatisme, cela n’empêche pas le lecteur de s’y attarder afin de réfléchir par lui-même aux rapports sociaux.

Analyse de la famille

Si Lou se questionne énormément sur son rôle de mère et l’influence de ses propres parents dans le comportement qu’elle a eu avec sa propre fille, les Gontart permettent d’apporter une exploration plus approfondie des relations familiales. Les parents sont décrits plutôt rapidement, et avec une certaine forme de classicisme : très bourgeois et aisés, leur mariage est sans amour, le père autoritaire et belliqueux envers ceux qui refusent de se plier à sa volonté, la mère soumise et aveugle face à la nature de son mari. En revanche, Sophie, qui prend une place primordiale à la fin de l’histoire, est plus complexe et montre bien les sentiments ambigus que l’on peut nourrir vis-à-vis de sa famille : une soif de vengeance peut laisser place à une volonté d’apaisement, et inversement.

Un hommage à une région et un savoir-faire

Enfin, il ne serait pas correct de parler de ce roman sans évoquer la Drôme, et en particulier Romans-sur-Isère et Tain l’Hermitage — une région qui a connu un bel essor grâce à l’industrie de la chaussure. Muriel Jactat a voulu faire partager son amour pour ces villes de province qui ont dû se renouveler au fur et à mesure de l’industrialisation. Que l’on connaisse ou non ce territoire, les descriptions sont justes et équilibrées : on peut imaginer (ou retrouver) les villes décrites sans que cela soit trop pesant. L’autrice a par ailleurs fait un joli travail de recherche sur l’histoire de la chaussure qu’elle a très bien réussi à intégrer à l’intrigue.

Les squatters de l’impasse Jaboulet est un roman bien plus de réflexion psychologique et sociétale que policier. L’intrigue concernant Lou n’en est pas vraiment une (ou alors c’est un prologue pour une autre histoire) et les mystères autour des Gontart a quelque chose de décevant tant on s’attend à une révélation fracassante. Néanmoins, le style reste fluide, bien que quelque peu déséquilibré (certains dialogues sont trop pompeux et d’autres à la limite de l’enfantin). A lire surtout si l’on veut découvrir l’industrie de la Drôme ou si l’on cherche des pistes d’observation sur notre société actuelle et les rapports humains.

6/10

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