[Critique] La licorne de Dürer — Michael Stampe

Caractéristiques

  • Auteur : Michael Stampe
  • Editeur : Dacres
  • Collection : L'envers du décor
  • Date de sortie en librairies : 12 février 2019
  • Format numérique disponible : Non
  • Nombre de pages : 130
  • Prix : 14€
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Derrière l’histoire du Rhinocéros de Dürer…

Inspiré d’une gravure de Dürer, le roman La licorne de Dürer de Michael Stampe aux éditions Dacres va au-delà de l’Histoire pour évoquer l’esclavage et l’homophobie au XVIe siècle à travers le récit fantasmé d’un jeune noble qui aurait servi de témoin au peintre pour la conception de son célèbre Rhinocéros en 1515…

Connu comme l’une des toutes premières représentations de cet animal au XVIe siècle, Le Rhinocéros du peintre allemand Albrecht Dürer était une gravure réalisée suite à l’arrivée un peu plus tôt à Lisbonne d’un spécimen vivant (le premier à atteindre l’Europe depuis 12 siècles), ramené de voyage pour le roi Manuel Ier.

Un peintre morave, témoin de l’arrivée de la bête, en réalisa un croquis, et c’est sur celui-ci que Dürer se serait basé pour réaliser son étonnante gravure, qui fait du rhinocéros un animal mythique. En effet, il faut bien comprendre qu’à l’époque, une telle créature avait tout d’un monstre mythique, ne ressemblant à rien de connu. En observant l’oeuvre du peintre, on a donc l’impression de voir un assemblage de morceaux de créatures diverses : la cuirasse devient une armure, les écailles des pattes ressemblent à celles d’un serpent ou d’un poisson, les oreilles à celles d’un cheval et… une deuxième corne torsadée sur la nuque le rend semblable à une licorne.

Bien sûr, si l’on reconnaît parfaitement le rhinocéros sur la gravure par son apparence générale et sa silhouette, ce portrait est loin d’être conforme à la réalité. Il révèle néanmoins de quelle manière les témoins ont perçu cet imposant animal qu’ils voyaient pour la toute première fois, et qu’on disait capable de vaincre un éléphant. L’unique corne au niveau du nez évoqua plus que certainement une licorne à plus d’une personne, d’où la présence de cette deuxième corne fictive sur le dessin.

Le rhinocéros de Manuel Ier fut ensuite offert par celui-ci au pape Léon X, mais l’animal n’atteint jamais les rives de l’Italie car le navire qui le transportait fit naufrage au large des côtes italiennes au cours d’une violente tempête.

Un animal mythique utilisé comme métaphore

C’est de cette histoire que le dramaturge Michael Stampe s’est inspiré pour ce roman aussi passionnant que poignant. S’il prend dès le départ des libertés avec la réalité en ce qui concerne l’identité du dessinateur du croquis original, on retrouve bien dans La licorne de Dürer l’histoire de ce pauvre rhinocéros : son arrivée à Lisbonne, son « combat » contre un éléphant, sa rencontre avec le roi de France François Ier et, enfin, son triste sort lors du naufrage de 1516.

Mais l’écrivain prend finalement le récit autour du rhinocéros et de la création de la gravure comme prétexte pour faire de ce bel animal une métaphore du sort des esclaves noirs dans l’Europe du XVIe siècle, tout en évoquant tout ce qui, à l’époque, pouvait être jugé « monstrueux », à l’instar de l’homosexualité.

Le narrateur du roman, Balthazar Vasconcelos Salvo (personnage entièrement fictif), est un jeune noble promis à un brillant avenir à la cour. Néanmoins, les jalousies et jeux de pouvoir lui causeront du tort puisqu’on le dit (à tort) homosexuel, ce qui était, on s’en doute, fort mal vu à l’époque.

Dans une longue correspondance avec son cousin Joaquim Vasconcelos Salvo, Balthazar, passionné d’art, se confie sur son expérience de témoin auprès du peintre allemand Albrecht Dürer. Le jeune homme a assisté à l’arrivée du rhinocéros de Manuel Ier à Lisbonne au retour des Indes, et il réalisera un croquis pour lui. Parallèlement, il se confie sur la violente passion qu’il ressent pour Sabbah, une jeune esclave noire. Un amour interdit, qu’il se voit obligé de cacher…

Un roman épistolaire humaniste

A travers ce roman épistolaire, Michael Stampe réalise une peinture minutieuse de l’époque, et esquisse en creux la manière dont naquit par la suite l’esprit des Lumières, quelques deux siècles plus tard. Le personnage de Balthazar aura cette prise de conscience plus tôt que la plupart de ses compatriotes en tombant amoureux de Sabbah. Ce qui n’aurait pu s’avérer qu’un « simple » roman historique devient alors roman initiatique : Balthazar est changé, métamorphosé par cet amour interdit, qui lui donne envie de s’élever, malgré les préjugés tenaces de l’époque.

La manière dont il parle des esclaves et la manière dont ils sont considérés fait alors écho au rhinocéros… A la différence près que, une fois que l’animal « mis en fuite » un éléphant (peut-être effrayé par la foule), le peuple et la cour le virent comme un héros légendaire.

Néanmoins, la frayeur qu’il suscite à son arrivée, les qualificatifs de « monstre » sont véritablement mis en parallèle avec la condition des esclaves, dont on doutait à l’époque qu’ils aient une âme. Parce-qu’il voit de la noblesse chez le rhinocéros — d’où le comparatif avec la licorne, fort symbole spirituel de l’époque — Balthazar en voit également une chez Sabbah, dont il réalise qu’elle est finalement comme lui.

Un récit initiatique fort et poignant sur l’altérité

Quelque chose de sacré découle de leur amour mutuel, et c’est de cette élévation de l’âme que seul permet l’amour et l’acceptation de l’autre que lui viendra l’idée de dessiner une corne de licorne au rhinocéros. La jeune femme est sa licorne : elle incarne pour lui l’inconnu, la nouveauté, mais également la beauté et l’élévation spirituelle.

Ce récit, dont le héros ressortira grandi, est raconté de manière ô combien poignante par Michael Stampe. Sans jamais céder au pathos, il dresse un portrait de l’époque avec la minutie d’un peintre et parvient à esquisser, en quelque sorte, une carthographie de son cœur battant. A travers les yeux de Balthazar, La licorne de Dürer nous donne à voir et ressentir la manière dont les témoins de l’époque vécurent la découverte du rhinocéros. Un rhinocéros qui se fait symbole de l’altérité, cette différence qui fascine autant qu’elle fait peur, et est nécessaire à la découverte du monde comme à la rencontre véritable avec l’Autre. Un excellent roman.

7/10

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