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[Critique] Tout ce que dit Manon est vrai – Manon Fargetton

Caractéristiques

  • Auteur : Manon Fargetton
  • Editeur : Héloïse d'Ormesson
  • Date de sortie en librairies : 19 août 2021
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 416
  • Prix : 21 euros
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Un roman choral atypique

Manon Fargetton n’en finit pas de nous surprendre et de se réinventer. Après s’être fait connaître dans le genre de la fantasy et de la littérature jeunesse (Le Suivant sur la liste, L’Héritage des Rois-Passeurs) et avoir traité dans ses derniers romans de sujets plus réalistes et intimes (Quand vient la vague, A quoi rêvent les étoiles), elle se tourne aujourd’hui vers un public plus adulte en publiant aux Éditions Héloïse d’Ormesson une autofiction intitulée Tout ce que dit Manon est vrai.

Le roman, sans doute en partie autobiographique, nous présente une jeune fille de dix-sept ans, Manon, créative et passionnée, qui est sur le point de faire publier sa première bande-dessinée. Elle est aidée et conseillée dans cette entreprise par un éditeur nommé Gérald, de 40 ans son aîné et marié, avec qui elle se laisse entraîner dans une relation qui dépasse largement le cadre professionnel. Là où la jeune fille considère que cet amour est beau et partagé, sa famille, et en particulier sa mère, voit d’un très mauvais œil cette liaison qui devient vite totalement malsaine.

Grâce à une forme très atypique, le roman donne alternativement la parole à tous les acteurs de l’histoire : la mère de Manon, ses frères, son amie de lycée, son père ou encore Gérald et sa femme Viviane. Le récit propose, en effet, un narrateur différent à chaque chapitre, parlant à la première personne et s’adressant toujours à un « tu » commun : Manon. Ce procédé, au début légèrement déroutant, donne au lecteur un rôle actif, car il l’oblige à guetter à chaque fois les indices lui permettant de comprendre à quel personnage il a affaire. Il permet aussi et surtout de laisser s’exprimer tous les protagonistes, afin de mieux comprendre leur rôle dans l’histoire, et de confronter leurs points de vue parfois divergents.

Enfin, s’ajoutent à la narration originale de ce roman choral des échanges de mails et SMS entre les deux amants, ainsi que des extraits des rapports d’expertise psychologique de Manon et de procès verbal de police, qui nous font rapidement comprendre que quelque chose de grave s’est passé dans la vie de la jeune fille.

Un récit nécessaire sur la libération de la parole

Grâce à la retranscription des messages de Gérald dans le roman, le lecteur comprend rapidement qu’il s’agit d’un personnage déséquilibré et totalement immature. Il manipule Manon et exerce sur elle un ascendant psychologique fort. Leur relation est faussée par le chantage affectif que l’éditeur impose à l’adolescente. Tiraillée entre son amour pour lui et les mises en garde de sa famille, elle se voit contrainte de dissimuler les cadeaux qu’il lui offre, les mails qu’ils s’échangent et leurs entrevues, devenant la menteuse, celle dont la parole est toujours remise en question.

Manon Fargetton montre au contraire qu’il est important de laisser la voix de chacun s’exprimer, ce qui confère à son roman une incroyable densité. Rien n’est tout noir ou tout blanc car c’est la zone grise que l’auteure cherche à mettre en lumière, celle qui étonne et parfois dérange. Un manipulateur peut-il ressentir de vrais sentiments amoureux ? Un parent peut-il, par amour, dissimuler les crimes de son enfant ? Une victime peut-elle à son tour devenir bourreau ? En s’effaçant derrière les mots de ses personnages, l’auteure laisse au lecteur le choix de comprendre, de condamner, ou simplement de se questionner.

Tout ce que dit Manon est vrai est un roman nécessaire à l’heure de la libération de la parole des femmes post #MeToo. Il raconte qu’à force de mentir aux autres, on finit par se mentir à soi-même, et qu’une victime ne doit jamais être jugée responsable de l’agression qu’elle a subie. Que c’est par l’écoute et la tolérance que les secrets de famille, même les plus enfouis, peuvent refaire surface et que l’on peut en guérir.

Dans ce thriller polyphonique, les voix de tous les narrateurs convergent pour crier haut et fort la vérité du seul personnage qui n’a pas droit à la parole : Manon.

Une plume touchante qui questionne les modèles établis

Même si beaucoup d’éléments du récit coïncident avec la véritable identité de Manon Fargetton et son métier, il ne semble pas très utile de s’interroger sur la part d’autobiographie dans le roman. Qu’il s’agisse ou non de réels souvenirs, les faits sont rapportés avec une grande justesse et la plume est fluide et émouvante.

Les thèmes traités sont poignants et parfois tragiques et l’auteure n’hésite pas à remettre en question les modèles établis : plusieurs conceptions du couple, de la fidélité et de l’éducation s’entrechoquent et démontrent qu’une seule vérité n’existe pas en matière d’amour ou de parentalité.

L’auteure montre qu’il est possible de s’aider et de s’écouter, même lorsque l’on ne comprend pas le point de vue de l’autre. Elle questionne enfin la nécessité de l’intimité de l’adolescent : le met-elle en danger et faut-il le protéger de lui-même en brisant son jardin secret ? Ou doit-on au contraire accepter, en tant que parent, de ne pas s’immiscer et de le laisser faire des erreurs ?

Tout ce que dit Manon est vrai est un roman dense, intime et touchant qui pose la question de la confiance en l’autre et invite le lecteur à s’affranchir des idées reçues pour exercer son esprit critique. Il délivre également un message nécessaire en célébrant la parole libérée et en mettant en garde contre les dégâts de l’emprise et de la manipulation.

8/10

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