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[Critique] Là où chantent les écrevisses – Delia Owens

Caractéristiques

  • Titre : Là où chantent les écrevisses
  • Traducteur : Marc Amfreville
  • Auteur : Delia Owens
  • Editeur : Points
  • Date de sortie en librairies : 20 mai 2021
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 480
  • Prix : 8,50 euros
  • Acheter : Cliquez ici
  • Note : 8/10

Un roman à dévorer avant d’aller voir le film

Avec l’adaptation cinématographique d’Olivia Newman produite par Reese Witherspoon en salles le 17 août 2022, l’occasion était toute trouvée pour nous pencher sur le roman original de Delia Owens, publié en France aux éditions du Seuil en 2020 et désormais disponible en poche chez Points. Là où chantent les écrevisses est un polar se déroulant dans les marais de la Caroline du Nord, de 1952 à 1971 pour le gros de l’action.

Nous y suivons le parcours de Kya, une jeune fille ayant grandi dans la misère la plus noire auprès de ses frères et sœurs, d’une mère dépressive et d’un père alcoolique et violent. Après le départ des différents membres de sa famille enfant, elle se retrouve seule, échappe aux services sociaux et grandit à l’écart des autres habitants si l’on excepte son amitié amoureuse avec Tate, qui lui apprend à lire et parcourt les marais avec elle. A la fin des années 60, alors que Kya est devenue une belle jeune femme introvertie mais libre, dédiant sa vie à l’écriture d’ouvrages illustrés sur la faune et la flore du marais, le playboy local, Chase Andrews, est retrouvé mort la nuque brisée au bas de la tour de guet. Les soupçons se portent rapidement sur elle…

Un roman naturaliste et intimiste dans les marais de la Caroline du Nord

Là où chantent les écrevisses n’est pas un polar classique : au-delà de son enquête policière et de sa construction en flashbacks, il s’agit surtout d’un roman intimiste et du portrait d’une nature aussi belle et sauvage que son héroïne, en même temps qu’une certaine vision du Sud des Etats-Unis à l’atmosphère évocatrice. Delia Owens nous fait voir le marais à travers les yeux de son héroïne et nous donne à voir et à ressentir ce que cela fait de grandir à l’écart du reste du monde, avec toute la solitude que cela suppose. En raison des histoires qui circulent autour des “gens des marais” puis sur elle, Kya est entourée d’une aura quasi légendaire, à la manière d’un personnage de conte de fées. Cela ressort assez vite quand elle doit trouver puis gagner sa pitance, se faisant cuire toute seule du gruau de maïs sur le poêle crasseux de la cabine de ses parents qui l’ont abandonnée – tout en échappant à la vigilance des adultes de sa petite ville pour éviter d’aller en foyer. Cette dimension apporte très tôt une ambiance unique à l’histoire et fait que l’on s’attache facilement à son héroïne taciturne, qui a un vrai don d’observation de la nature, mais sait peu communiquer avec le commun des mortels, qui l’ont toujours rejetée.

Le récit alterne entre l’enfance de Kya racontée de son point de vue à partir de 1952 et l’enquête menée par les policiers suite à la mort de Chase en 1969, jusqu’à ce que les deux finissent par se rejoindre. Cette structure, efficace, permet de maintenir un vrai suspense et pousse le lecteur à enchaîner les chapitres. Pour autant, contrairement à des thrillers classiques, il n’y a pas de cliffhangers faciles ici, Au contraire, l’auteure brosse minutieusement le portrait de Kya et l’atmosphère de la petite ville de Barkley Cove pour mieux nous permettre de comprendre les réactions hostiles à son encontre, mais aussi, bien sûr, comment le drame a pu se produire. La vie dans les marais semble parfois hors du temps et il en est de même pour son héroïne, qui vit à son rythme, loin du train-train quotidien des autres habitants. Cela se ressent dans le roman, qui prend son temps sans jamais ennuyer.

On apprend à connaître Kya donc, mais aussi les différents personnages l’entourant (l’amoureux de toujours Tate, le playboy ambivalent Chase, l’attachant Jumping et son épouse qui viennent en aide à l’héroïne…) et la région si particulière (et conservatrice) de la Caroline du Nord, de ses paysages à ses mœurs, en passant par sa cuisine, qui est souvent détaillée et commentée au fil des pages. Le marais, mal-aimé mais essentiel à l’écosystème, fait office de personnage à part entière et fascine – il aura bien entendu un rôle à jouer dans la résolution de l’intrigue policière. On sent que l’auteure a fait de nombreuses recherches pour que tous les éléments le concernant soient les plus réalistes possibles.

Une héroïne confrontée aux préjugés de l’époque et de la région

Enfin, Là où chantent les écrevisses est également un roman ouvertement féministe – comme beaucoup des ouvrages sélectionnés par l’actrice Reese Witherspoon dans le cadre de son club de lecture outre-Atlantique (à l’instar du Vent nous portera de Jojo Moyes) puis adaptés via sa société de production Hello Sunshine. Tout d’abord stigmatisée en raison de sa pauvreté, Kya le sera ensuite pour sa différence, aggravée par le fait qu’elle est une femme. En effet, le récit tend à montrer qu’être une jeune femme libre, solitaire et célibataire en Caroline du Nord à la fin des années 60-début des années 70 était encore très mal vu.

Après la mort de Chase, beaucoup des soupçons portés contre Kya reposent sur des préjugés tenaces : considérée comme une sauvageonne, elle aurait forcément des mœurs dissolues, et même une tentative de viol à son encontre sera interprétée différemment par les témoins. Cependant, Delia Owens n’en fait jamais trop et montre aussi les réactions contradictoires ou ambivalentes de nombre de personnages, qui ne savent pas vraiment quoi penser de l’affaire ou comment réagir. Parmi la galerie de personnalités qu’elle nous propose, l’écrivaine montre une vraie variété, qui permet d’éviter les clichés faciles. Cela n’en rend l’enquête et le déroulement du procès que plus réalistes – et la conclusion d’autant plus saisissante.

Roman aux accents naturalistes et mélancoliques, Là où chantent les écrevisses saisit autant par sa dépiction de la Caroline du Nord et sa nature sauvage que par le portrait de son héroïne et son enquête policière, prenante tout en restant anti-spectaculaire. Le livre nous fait voyager dans les marais et nous plonge tant et si bien dans le Sud des Etats-Unis des années 50 à 70 que l’on s’y croirait. Le temps suspend son cours et ce n’est qu’à regret que l’on quitte Kya, “Fille des Marais” dont le mystère et les secrets nous maintiennent en haleine jusqu’à la toute fin. Un premier roman très maîtrisé, au succès amplement mérité.

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Cécile Desbrun est une auteure spécialisée dans la culture et plus particulièrement le cinéma, la musique, la littérature et les figures féminines au sein des œuvres de fiction. Elle crée Culturellement Vôtre en 2009 et participe à plusieurs publications en ligne au fil des ans. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'œuvre de David Lynch. Elle est également la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.

Un commentaire sur « [Critique] Là où chantent les écrevisses – Delia Owens »

  1. Un vrai un merveilleux roman!
    L’auteur a construit son intrigue dans le monde des marais : c’est une naturaliste qui sait de quelle faune et flore elle parle.
    On reste scotché par le dénouement !!

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