Caractéristiques

- Titre : Les Ensangs
- Auteur : Maureen Desmailles
- Editeur : Slalom
- Collection : Imaginaire
- Date de sortie en librairies : 25 septembre 2025
- Format numérique disponible : oui
- Nombre de pages : 384
- Prix : 19,95 €
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- Note : 8/10 par 1 critique
Après deux romans young adult remarqués, La Chasse (2023) et La Candidate (2024), Maureen Desmailles publie aux éditions Slalom un nouveau récit ambitieux et profondément sensoriel : Les Ensangs. Mêlant mythologie vampirique, univers fascinant de la parfumerie et exploration fine des mécanismes de l’emprise, ce texte dense et captivant propose un univers singulier et une voix résolument personnelle.
Une immersion sensorielle immédiate
Charlie perçoit le monde à travers son odorat. Chaque souvenir et chaque personne est pour elle indissociable d’une fragrance. Ce don hors norme l’a menée jusqu’au prestigieux Institut International de Parfumerie à Paris, où elle s’apprête à entamer sa troisième année d’études. Mais son équilibre fragile vole en éclats lorsque ses parents, refusant son coming out, lui coupent les vivres. Menacée de devoir abandonner une formation hors de prix, Charlie attire l’attention d’un professeur charismatique et intrigant, Lazlo Delafosse. Séduit par sa sensibilité olfactive exceptionnelle, celui-ci lui propose un marché aussi inespéré qu’inquiétant : financer ses études et la prendre sous son aile, à condition qu’elle l’assiste dans la création d’une gamme de parfums très particuliers : les Ensangs… L’originalité du récit réside tout d’abord dans sa focalisation : Charlie raconte son histoire à la première personne, au présent.
Pourtant, chaque phrase est traversée par la conscience de ce qui a déjà eu lieu. Elle avance dans l’histoire avec un léger décalage, semant des indices qui laissent deviner une issue funeste ou signalent que certains gestes anodins portent en eux un danger encore invisible. Avec une entrée en matière très efficace, Maureen Desmailles installe un contexte émotionnel fort : son héroïne doit faire face au rejet familial, à une précarité soudaine et au monde élitiste de son institut. Ces éléments constituent un moteur narratif immédiat et favorisent un attachement rapide à Charlie. Mais c’est surtout dans l’écriture des sensations que Les Ensangs déploie toute sa singularité. Les odeurs y deviennent un véritable langage, capable de traduire l’indicible et de donner corps à des émotions complexes. Ce style fluide et exigeant installe une immersion totale et impose d’emblée la voix d’une autrice attentive aux détails, aux perceptions et aux nuances.
Le mythe vampirique, entre hommage et réinvention
Dialoguant avec les grandes figures du mythe vampirique moderne, de Patrick Süskind à Entretien avec vampire ou même Twilight, Les Ensangs s’inscrit ouvertement dans une tradition littéraire que Maureen Desmailles revendique sans détour. L’autrice emprunte notamment à Anne Rice l’idée de vampires profondément marqués par leur humanité passée, davantage définis par leurs failles, leurs désirs et leurs souvenirs que par leur monstruosité. Pris dans des relations de clans complexes, ces êtres immortels évoluent dans des dynamiques souvent destructrices, où le pouvoir et l’affect s’entremêlent dangereusement. L’autrice fait même un clin d’œil malicieux au Parfum en intégrant à son histoire la figure de Jean-Baptiste Grenouille, auteur hypothétique d’un traité de parfumerie vampirique.
Si le roman puise dans un imaginaire connu, il s’en distingue par la création d’une mythologie particulièrement structurée. Maureen Desmailles élabore un univers aux règles claires, fondé sur des concepts originaux comme les Ensangs, les Enseignants ou encore les principes précis qui régissent la composition des parfums vampiriques. Le lien du sang, central dans la relation entre vampires et humains, est présenté comme une alchimie aussi puissante que douloureuse. Décrit avec minutie et crédibilité, le monde de la parfumerie fascine par sa technicité et son exigence, tout en servant de décor à une ambiance qui évoque la Dark Academia, avec son cadre scolaire, élitiste et codifié. Sous la plume de l’autrice, le mythe du vampire est subtilement adapté : certaines règles issues de la légende populaire sont conservées, notamment le lien indéfectible unissant le vampire à l’humain qu’il a mordu, tandis que d’autres sont réinterprétées, comme leur rapport à la lumière du jour. Cet équilibre entre respect des codes et innovations contribue à faire des Ensangs un univers dépaysant, dense et cohérent, dans lequel le lecteur s’immerge avec facilité et délectation.
L’emprise, l’amour et le sang
Au-delà de son univers et de sa mythologie, Les Ensangs se distingue par la profondeur de ses personnages. Tous sont traversés par des contradictions, des désirs opposés et des zones d’ombre qui les rendent profondément humains. Cette complexité nourrit un attachement fort, même lorsque certains comportements dérangent ou interrogent. Les relations entre vampires et humains reposent sur une forme d’alchimie du sang qui crée des liens exclusifs, intenses et souvent douloureux, qui imprègnent le récit d’une tension constante. L’écriture accompagne cette densité psychologique par une grande souplesse de ton, tantôt frontale, tantôt délicate et lyrique. Si le roman évoque par moments Quand nos os retourneront à la poussière de V. E. Schwab, il s’en distingue nettement par une approche plus contemporaine, moins contemplative et résolument tournée vers l’action.
La force du roman réside également dans la manière dont il utilise le vampirisme pour explorer ce qu’il y a de plus intime : le désir, la sensualité, l’amour, mais aussi la violence et la mort. Les relations entre vampires, faites de dépendance, de rivalité et d’attirance, fonctionnent comme un miroir déformant des relations humaines. Le parallèle entre le lien vampirique et l’emprise conjugale s’impose avec une grande clarté. L’attachement à un bourreau, la difficulté à rompre, la tentation de justifier l’injustifiable font écho aux mécanismes à l’œuvre chez de nombreuses victimes de violences. Sans jamais sombrer dans le discours didactique, le roman parvient à faire passer des messages forts de prévention et de tolérance. La dimension LGBT+, très présente, s’inscrit, elle aussi, dans cette même logique d’ouverture : les différentes formes d’amour coexistent naturellement, sans jugement ni hiérarchie morale. Les Ensangs affirme ainsi que toutes les relations méritent d’être racontées, pourvu qu’on en interroge les dérives et les rapports de pouvoir.
Avec Les Ensangs, Maureen Desmailles signe donc un roman dense et immersif, qui conjugue imaginaire vampirique, puissance sensorielle et réflexion intime sur les mécanismes de l’emprise. En s’appuyant sur un univers rigoureusement construit et des personnages profondément humains, l’autrice propose un récit à la fois captivant et intense. Une œuvre enivrante et dangereuse, dont on ressort délicieusement marqué.




