[Critique Roman] L’Autre moi – Franck Thilliez

Caractéristiques

  • Titre : L'Autre moi
  • Auteur : Franck Thilliez
  • Editeur : Fleuve Editions
  • Date de sortie en librairies : 28 avril 2026
  • Format numérique disponible : oui
  • Nombre de pages : 456
  • Prix : 22,95 €
  • Acheter : Cliquez ici
  • Note : 8/10

C’est devenu un rituel : l’arrivée du printemps est marqué par une nouvelle parution de Franck Thilliez. Avec L’Autre moi, publié le 28 avril chez Fleuve éditions, l’auteur frappe d’abord par un choix visuel inattendu : une couverture rose flashy qui ne passe clairement pas inaperçue. Une teinte presque trompeuse, tant elle contraste avec la noirceur de l’intrigue, fidèle à l’univers sombre et tortueux auquel il nous a habitués. Hors des sentiers de la saga Sharko/Hennebelle, ce nouveau roman se présente comme un one-shot accessible à tous. Les lecteurs assidus y croiseront bien quelques échos à l’univers de Caleb Traskman – déjà exploré dans Le Manuscrit inachevé, Il était deux fois et Labyrinthes – mais l’intrigue, elle, reste totalement indépendante.

Huis clos paranoïaque et vertige narratif

L’intrigue prend racine à Longepin, petite enclave perdue au cœur de la Grande Chartreuse, où civils et militaires cohabitent autour de projets classés secret-défense. Un lieu coupé du monde, régi par des règles strictes et une surveillance constante. C’est dans cet environnement sous tension que Sibylle s’installe avec son compagnon Erwann, neuroscientifique fraîchement recruté sur le site. Mais derrière cette nouvelle vie se cache une réalité bien plus fragile. Depuis un accident tragique qui a bouleversé son existence, Sibylle souffre d’amnésie post-traumatique et de cauchemars d’une intensité rare, au point de ne plus toujours distinguer ce qui relève du rêve ou du réel. Une frontière poreuse que l’auteur exploite, comme à son habitude, avec une redoutable efficacité. En parallèle, deux policiers, Vic Altran et Vadim Morel, enquêtent sur une affaire particulièrement sordide : une femme sauvagement mutilée puis précipitée du haut d’une falaise. Très vite, des échos troublants se dessinent entre les visions de Sibylle et la réalité du crime…

Avant même de plonger dans le vif du sujet, L’Autre moi s’ouvre sur une préface déroutante, jouant avec la mise en abyme et l’univers de Caleb Traskman. Un clin d’œil qui, s’il amuse les lecteurs fidèles, reste finalement secondaire et n’a rien d’indispensable pour apprécier le roman. C’est ailleurs que se situe l’essentiel, dans cette sensation d’enfermement progressif qui s’empare du récit. Car Longepin devient rapidement un huis clos à ciel ouvert. Caméras omniprésentes, couvre-feu strict, déplacements contrôlés… L’atmosphère est oppressante, paranoïaque et le mystère autour de Sibylle s’épaissit. Entre pertes de mémoire, ellipses narratives et séquences oniriques, le lecteur est plongé dans le même état de confusion que le personnage. Certaines scènes évoquent d’ailleurs de manière explicite l’imaginaire cauchemardesque des Griffes de la nuit, où le danger surgit précisément là où l’on pensait être en sécurité : dans le sommeil.

Une mécanique narrative toujours aussi redoutable

Dans L’Autre moi, Franck Thilliez fait le choix d’une narration éclatée, alternant plusieurs focalisations : on suit d’un côté le parcours troublé de Sibylle, de l’autre, l’enquête menée par le duo de policiers, et enfin quelques incursions plus abstraites au cœur des rêves. Cette structure ne demeure jamais linéaire. Certains chapitres s’attardent, d’autres s’enchaînent avec le même point de vue selon les besoins du récit, créant une impression de déséquilibre parfaitement maîtrisé. Le roman est à la fois un thriller psychologique paranoïaque, centré sur la perception altérée de Sibylle, et une enquête plus nerveuse, ancrée dans le réel, menée tambours battants par Vic et Vadim. Entre les deux, les séquences oniriques viennent mettre le doute et brouiller nos repères, avec une logique fragmentée, en apparence insaisissable.

Comme dans ses précédents romans, l’auteur transforme son intrigue en véritable terrain de jeu pour le lecteur. Les indices sont là, disséminés avec soin, parfois visibles dès les premières pages. Un détail d’apparence anodine, comme une variation dans l’orthographe d’un prénom, peut ainsi éveiller les soupçons. Les habitués apprendront vite à se méfier… sans pour autant parvenir à assembler toutes les pièces. Car si le lecteur dispose parfois d’une légère avance sur les enquêteurs, cela ne signifie pas qu’il maîtrise la situation. Les éléments s’accumulent, les connexions semblent à portée de main, mais leur interprétation reste incertaine. Ce décalage crée une forme de frustration stimulante, où l’on oscille sans cesse entre compréhension et doute. Les séquences de rêves participent pleinement à ce jeu de piste. Cryptiques, déroutantes, elles fonctionnent comme autant d’énigmes à décrypter, sans jamais livrer de clé immédiate. Thilliez entretient ainsi une tension constante, impliquant activement son lecteur, contraint de recomposer lui-même le puzzle, au risque de se perdre en chemin.

Les obsessions de Thilliez au cœur d’un thriller psychologique maîtrisé

Avec L’Autre moi, Franck Thilliez revient à ses thèmes de prédilection : la mémoire défaillante, les traumatismes enfouis, le rêve lucide… Sibylle est-elle réellement celle qu’elle croit être ? Privée de repères, marquée physiquement et psychologiquement, elle devient une proie idéale pour toutes les manipulations. Franck Thilliez exploite alors avec habileté le motif du double, brouillant les pistes entre ce qui est vécu, rêvé et reconstruit. On pourrait craindre, à force de retrouver ces obsessions familières, une forme de redite, voire d’essoufflement, mais il n’en est rien. L’auteur, tel un chef d’orchestre, dirige en effet son récit avec une maestria impressionnante. Chaque variation, chaque détour narratif semble minutieusement pensé pour surprendre, déstabiliser et relancer l’attention. Loin de toute lassitude, c’est au contraire une tension renouvelée qui s’installe, preuve d’une maîtrise totale de la construction romanesque.

Si l’intrigue fonctionne aussi efficacement, c’est aussi grâce à une écriture d’une redoutable précision. Fidèle à son style, Thilliez privilégie des phrases courtes, un rythme nerveux et une narration tendue, qui ne laisse aucun répit. Les dialogues, nombreux et incisifs, dynamisent l’ensemble, tandis que les descriptions, toujours justes, matérialisent décors et situations avec une efficacité quasi cinématographique, sans jamais alourdir le récit. L’ensemble offre un confort de lecture remarquable, où fluidité rime avec efficacité. Certes, certains éléments peuvent se deviner en amont, mais cela n’entame jamais la tension qui traverse le roman de bout en bout. Le dénouement, quant à lui, est solidement préparé et s’impose avec cohérence, sans jamais trahir les attentes. Thilliez parvient surtout à maintenir un équilibre délicat : complexifier son intrigue sans jamais perdre son lecteur. Malgré la multiplicité des personnages et des fils narratifs, tout reste limpide, accessible, sans sacrifier la profondeur. Une preuve supplémentaire de son savoir-faire, et de cette capacité rare à conjuguer exigence et plaisir de lecture.

Avec L’Autre moi, Franck Thilliez signe donc un thriller psychologique aussi maîtrisé qu’immersif, confirmant une fois de plus son talent pour manipuler les perceptions et maintenir son lecteur sous tension jusqu’à la dernière page. Sans révolutionner ses thématiques, l’auteur prouve qu’il en renouvelle sans cesse l’approche, avec une efficacité redoutable. À noter que son précédent roman, À retardement, paraît simultanément en format poche chez Pocket, offrant une belle occasion de (re)découvrir une autre facette de son univers.

Article écrit par

Lorsqu’elle n’enseigne pas l’italien, Lucie Lesourd aime discuter de sa passion pour le cinéma, le théâtre et les comédies musicales. Spécialisée en littérature young adult et grande amatrice de polars et thrillers, elle rejoint Culturellement Vôtre en février 2020 pour y partager ses avis lecture et sorties culturelles. Depuis, elle est également devenue une (excellente) critique de cinéma et parle régulièrement de cinéma de genre (avec une prédilection pour les films d’horreur) et de cinéma d’auteur.

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