[Critique] Les Ogres – Louise Mey

Caractéristiques

  • Titre : Les ogres
  • Auteur : Louise Mey
  • Editeur : points
  • Collection : Points Policier
  • Date de sortie en librairies : 12 juin 2026
  • Format numérique disponible : oui
  • Nombre de pages : 432
  • Prix : 9,90 €
  • Acheter : Cliquez ici
  • Note : 8/10

Après Les Ravagé(e)s, Les Hordes invisibles ou encore La Deuxième Femme – lauréat du prix Sang d’encre des lycéens en 2020 – Louise Mey, autrice de romans noirs, policiers et de littérature pour la jeunesse, poursuit son exploration des violences faites aux femmes avec Les Ogres. Cette nouvelle enquête d’Alex Dueso au cœur de la Brigade des crimes et délits sexuels du Nord de Paris, paraît le 12 juin aux éditions Points, directement au format poche.

Une immersion dans le quotidien de la Brigade des crimes et délits sexuels

Alex Dueso est habituée aux affaires de violences conjugales, de viols et de harcèlement. Pourtant, après des années confrontée à ces dossiers, elle ressent le besoin de souffler. Elle part alors quelques jours dans le Puy-de-Dôme avec sa fille Ana et Marco, son collègue et compagnon secret. Mais Alex ne parvient pas à laisser son instinct professionnel de côté. Lorsqu’elle découvre, dissimulé dans un plafond, le journal intime d’une adolescente, elle se plonge dans sa lecture jusqu’à mettre au jour un élément qui aurait pu rester ignoré.

Plus qu’une enquête policière classique, Louise Mey s’attache, dans Les Ogres, au quotidien d’un groupe de policiers particulièrement investis. À la Brigade, surnommée « la Maison », les dossiers et les victimes ne restent jamais cantonnés au bureau. Les heures supplémentaires s’accumulent, les affaires continuent de les hanter et les relations personnelles se nouent parfois entre collègues. Entre sandwiches avalés sur le pouce et verres au Balto, leur bar fétiche, le roman donne à voir une équipe soudée, confrontée à plusieurs affaires simultanément plutôt qu’à un unique dossier. Alex doit également réfléchir à son avenir, alors que de nouvelles propositions professionnelles se présentent et que sa relation avec Marco bouleverse ses habitudes. Bien qu’il s’agisse du troisième tome consacré à la protagoniste, les références aux précédentes enquêtes restent suffisamment discrètes pour que le roman puisse se lire indépendamment, sans rien divulgâcher des deux premiers opus.

Alex Dueso, une femme sur le fil

Louise Mey ne s’intéresse pas uniquement aux crimes, mais à celles et ceux qui les côtoient quotidiennement et à la manière dont cette confrontation permanente avec la violence transforme leur perception du monde. Alex apparaît ainsi comme une femme débordée, son bureau couvert de post-it pour ne rien oublier, et souvent sur la défensive. Sa relation secrète avec Marco se heurte à sa peur de s’attacher et d’être abandonnée, l’empêchant de lui accorder une confiance totale. Son métier nourrit également une forme d’hypervigilance : voit-elle réellement le danger ou finit-elle par le déceler partout ? La question prend une dimension particulière lorsqu’elle s’interroge sur l’éducation d’Ana, sa fille de dix ans, qui entre progressivement dans l’adolescence, tandis que la lecture du journal d’une autre jeune fille fait inévitablement écho à ses préoccupations de mère.

Dans Les Ogres, la frontière entre vie professionnelle et vie privée est particulièrement poreuse. Les policiers ne quittent jamais véritablement la « Maison » : les victimes, les enquêtes et les horreurs auxquelles ils sont confrontés les accompagnent jusque chez eux. Louise Mey s’attarde ainsi sur leur fatigue, leurs souffrances, leurs choix et leurs hésitations, mais aussi sur leur indignation intacte. Car malgré la violence de leur quotidien, ils refusent de se laisser gagner par le cynisme ou l’habitude. Cette dimension humaine est servie par une écriture fluide, qui sait également faire sourire grâce à la justesse de certaines remarques.

Un roman noir au service d’un message nécessaire

Louise Mey écrit avec Les Ogres un roman profondément engagé contre les violences faites aux femmes. À travers les lectures d’Alex, notamment celle d’un ouvrage consacré aux chiffres et statistiques sur ces violences, l’autrice distille des informations pédagogiques sans alourdir excessivement le récit. Éducation à l’égalité, consentement, sexualité, rôle des associations ou responsabilité des dirigeants… Le roman élargit progressivement son propos. Les agresseurs ne sont d’ailleurs jamais présentés comme des monstres, mais comme des hommes ordinaires, aux vies souvent parfaitement rangées, ce qui rend leurs actes d’autant plus glaçants. Certains passages sont particulièrement difficiles mais ne cèdent jamais au gore ou au sensationnalisme. L’horreur naît au contraire du caractère concret et tangible des faits. Louise Mey n’hésite enfin pas à dénoncer la faiblesse de certaines peines et la tendance de l’entourage ou de la société à minimiser ces violences.

Cette volonté d’éduquer est parfois si appuyée qu’elle prend le dessus sur la narration. Le roman délaisse alors le quotidien d’Alex et ses fils narratifs pour développer un discours de plus en plus engagé. Si ce message, nécessaire et bien documenté, demeure pertinent, cette évolution modifie sensiblement le rythme du récit. Les Ogres ne propose d’ailleurs pas véritablement d’enquête suivie, mais plusieurs affaires qui se croisent. On survole alors davantage les situations que l’on ne suit une investigation policière à suspense, ce qui pourra dérouter certains lecteurs habitués aux polars plus classiques. La découverte du journal intime constitue néanmoins un fil conducteur, même si cette intrigue reste en retrait à certains moments du récit avant de revenir au premier plan.

Avec Les Ogres, Louise Mey livre donc un roman noir engagé et profondément humain, qui s’intéresse autant aux victimes qu’à ceux qui les accompagnent au quotidien. Si son propos militant prend parfois le pas sur l’intrigue, l’autrice parvient à transmettre avec justesse la nécessité de rester vigilant face aux violences faites aux femmes et de ne jamais s’y habituer.

[Critique] Les Ogres – Louise Mey

Article écrit par

Lorsqu’elle n’enseigne pas l’italien, Lucie Lesourd aime discuter de sa passion pour le cinéma, le théâtre et les comédies musicales. Spécialisée en littérature young adult et grande amatrice de polars et thrillers, elle rejoint Culturellement Vôtre en février 2020 pour y partager ses avis lecture et sorties culturelles. Depuis, elle est également devenue une (excellente) critique de cinéma et parle régulièrement de cinéma de genre (avec une prédilection pour les films d’horreur) et de cinéma d’auteur.

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