[Critique] Le Dimanche Perdu – Ileana Surducan

Caractéristiques

  • Titre : Le Dimanche Perdu
  • Auteur : Iléana Surducan
  • Editeur : Bamboo
  • Collection : Les Aventuriers D'ailleurs
  • Date de sortie en librairies : 25 février 2026
  • Format numérique disponible : oui
  • Nombre de pages : 72
  • Prix : 14,90 €
  • Acheter : Cliquez ici
  • Note : 7/10

Paru en février dernier dans la collection Aventuriers d’Ailleurs des éditions Bamboo, Le Dimanche perdu est le nouvel album de Ileana Surducan, autrice et illustratrice roumaine passionnée par la bande dessinée et l’illustration jeunesse. Travaillant principalement à l’aquarelle, elle développe une patte graphique douce et expressive, au service de récits à forte portée symbolique. Avec Le Dimanche perdu, elle propose un conte moderne et sensible qui interroge notre rapport au temps et à la frénésie du quotidien.

Conte moderne pour quotidien écrasant

Dans Le Dimanche perdu, Ileana Surducan déploie un récit court mais dense, porté par ses 72 pages richement illustrées. L’histoire suit Nina, une jeune fille vivant dans un monde où le dimanche a disparu. Du lundi au samedi, les journées se succèdent sans pause, rythmées par des tâches répétitives et une fatigue qui s’accumule. Épuisée par ce quotidien sans respiration, Nina décide d’entreprendre une quête aussi absurde qu’indispensable : descendre au fond d’un puits pour délivrer le dimanche, retenu captif par une sorcière.

L’univers imaginé par l’autrice repose sur une idée simple mais redoutablement efficace : un monde privé de dimanche est un monde condamné à la répétition. Les semaines s’enchaînent sans rupture, sans perspective, dans une circularité étouffante. Chaque jour est travaillé, chaque instant occupé, et la notion même de pause semble avoir été effacée. Le parcours de Nina évoque clairement un état de surmenage, transposé ici dans le langage du conte. Le puits, passage vers un monde souterrain, et la figure de la sorcière cristallisent cette promesse d’un ailleurs possible, celui d’un temps libéré, d’un dimanche retrouvé. Derrière la fable, Le Dimanche perdu esquisse ainsi une critique douce mais lucide d’un quotidien écrasant, où l’absence de repos devient une norme inquiétante.

Douceur graphique et monstres symboliques

L’ouvrage déploie une patte graphique douce et délicate, dominée par des teintes pastel et des personnages aux traits enfantins. Le texte s’intègre pleinement au dessin, bulles, mots et phrases s’incrustant dans les images avec une grande fluidité. Chaque planche possède sa propre identité chromatique, alternant entre tons froids et couleurs plus chaleureuses, au gré des émotions traversées par l’héroïne. Cette douceur visuelle contraste avec la nature des créatures qui peuplent le quotidien de Nina. Les jours de la semaine prennent la forme de loups affamés : Plantiloup, plante envahissante surgissant partout, ou Brûliloup, saboteur de plats ratés, matérialisent les contrariétés ordinaires qui grignotent le temps et l’énergie. En s’appropriant la figure du loup, héritée des contes traditionnels, Ileana Surducan donne un visage familier et inquiétant à la pression constante du quotidien.

La narration du Dimanche perdu repose avant tout sur la force de ses images. L’autrice alterne illustrations en pleine page et séquences fragmentées, accélérant ou ralentissant le rythme du récit selon les étapes de la quête. La couleur devient alors un véritable outil narratif : les teintes froides dominent les premières pages, traduisant l’épuisement et la contrainte, avant de laisser place à des palettes de plus en plus vives à mesure que Nina progresse. Au fil de son aventure, l’héroïne ne combat pas frontalement les loups, mais apprend à les apprivoiser, et cette évolution se reflète directement dans le dessin, dont l’éclat gagne en intensité. Dans les dernières pages, Ileana Surducan revient d’ailleurs sur son processus créatif et explicite ses choix graphiques et symboliques, confirmant que chaque image est pensée comme un prolongement du texte.

Héritage des contes et portée morale

Avec Le Dimanche perdu, Ileana Surducan s’inscrit pleinement dans la tradition du conte, tout en la détournant vers des préoccupations contemporaines. L’autrice revendique notamment l’influence de Dame Hiver, célèbre récit des Frères Grimm, qui a également inspiré le conte roumain La Fille du bon vieil homme de Petre Ispirescu. Ces récits, fondés sur l’opposition morale entre deux figures féminines, servent ici de socle à une réécriture personnelle. Lors de son périple souterrain, Nina aide des objets inanimés – une fontaine, un arbre, un four – comme dans les récits originels. Toutefois, ces gestes ne relèvent plus de simples corvées destinées à éprouver sa bonté ; ils deviennent des métaphores de notions abstraites telles que la motivation, l’estime de soi ou la créativité. Par ce biais, Ileana Surducan actualise l’héritage des contes et lui confère une dimension introspective, en phase avec les préoccupations du monde contemporain.

Comme tout conte, Le Dimanche perdu repose sur une morale lisible. Ici, le dévouement et la capacité à prendre soin de ce qui nous entoure sont valorisés, tandis que le double négatif de Nina incarne l’égoïsme et le refus de toute responsabilité. Cette figure miroir, classique dans les récits traditionnels, permet de souligner les conséquences d’une quête du confort immédiat, détachée de tout effort ou engagement. Loin de prôner l’oisiveté, la bande dessinée défend au contraire une vision équilibrée du travail et du repos. Elle critique avec douceur la logique de performance à tout prix et invite le lecteur à ralentir, à s’autoriser des pauses et à retrouver du plaisir dans un travail accompli sans pression constante.

Avec Le Dimanche perdu, Ileana Surducan signe donc un conte moderne sensible et accessible, qui mêle douceur graphique et réflexion sur notre rapport au temps. En interrogeant la frénésie du monde contemporain, elle rappelle l’importance de préserver pour chacun des espaces de respiration. Porté par une symbolique claire et un dessin expressif, l’album s’adresse aussi bien aux jeunes lecteurs qu’aux adultes en quête d’un récit apaisant et porteur de sens.

Article écrit par

Lorsqu’elle n’enseigne pas l’italien, Lucie Lesourd aime discuter de sa passion pour le cinéma, le théâtre et les comédies musicales. Spécialisée en littérature young adult et grande amatrice de polars et thrillers, elle rejoint Culturellement Vôtre en février 2020 pour y partager ses avis lecture et sorties culturelles. Depuis, elle est également devenue une (excellente) critique de cinéma et parle régulièrement de cinéma de genre (avec une prédilection pour les films d’horreur) et de cinéma d’auteur.

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