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[Critique] agnès b. styliste — Florence Ben Sadoun

image couverture agnès b. styliste florence ben sadoun éditions de la martinièreAlors que la célèbre créatrice de mode française dévoile depuis le 18 octobre une partie de sa collection d’art contemporain privée à travers l’exposition « Vivre !! » au Musée National de l’Histoire de l’Immigration, les Éditions de la Martinière ont publié fin octobre le beau livre agnès b. styliste, première monographie qui lui est consacrée, conçue en collaboration avec la journaliste Florence Ben Sadoun, chef de rubrique adjointe des pages cinéma du magazine ELLE.

Un livre-rétrospective en forme de kaléidoscope

Illustré de nombreux clichés issus de la collection personnelle d’agnès b., cet épais volume au format à l’italienne et à la couverture toilée retrace le parcours de la styliste, de ses débuts en tant que rédactrice mode pour le magazine ELLE à nos jours, 40 ans après la création de sa propre maison, dont le succès n’a jamais été démenti. Le livre s’intéresse à son évolution, sa personnalité chaleureuse et atypique, mais également à son amour pour le cinéma, la musique et l’art en général, son engagement en tant que mécène ou encore sa passion pour Versailles et le XVIIIe siècle, qui l’a inspirée pour certaines collections, sans oublier son rapport privilégié avec le Japon.

Véritable kaléidoscope de ce qui constitue le style Agnès b. et ses activités, qui ne se limitent pas à la mode, agnès b. styliste permet de mieux appréhender cette créatrice dont l’influence sur le prêt-à-porter demeure l’une des plus importantes de ces dernières décennies. Les jeunes générations ne le savent pas forcément, mais c’est à elle que l’on doit la création du cardigan pression, qui eut un impact tel qu’il ne tarda pas à envahir le mass market et fait désormais partie des basics incontournables d’une garde-robe. C’est également elle qui s’occupa — en compagnie de la femme du réalisateur — des costumes du film de William Klein, Qui êtes-vous Polly Maggoo ? (1966), dont l’influence stylistique se fait sentir encore aujourd’hui. Les fameuses rayures, que l’on retrouvera par la suite de toutes les couleurs sur ses tee-shirts, y étaient omniprésentes. Très vite, soucieuse de proposer une mode de qualité et facile à porter et intemporelle, dans laquelle on puisse véritablement vivre et bouger, elle s’approprie des vêtements de travail tels que les salopettes de peintre ou les combinaisons de garagiste, qu’elle achète en gros, teint et modifie avant de les vendre dans sa boutique de la rue du Jour à Paris. Plus tard, elle fera fabriquer ces pièces intemporelles dans des matières nobles telles que la crêpe ou la soie afin de les rendre plus chic.

La création sous toutes ses formes

image agnès b. boutique rue du jour en 1976
Agnès b. dans sa boutique rue du jour, en 1976. ©Archives agnès b.

Si agnès b. styliste commence par présenter les débuts d’Agnès Troublé, qui n’avait pas encore pris le nom d’Agnès b. (le b. étant l’initiale de Bourgois, de son ex-mari et père de ses jumeaux), et suit chronologiquement l’évolution de son parcours jusqu’aux années 80, les parties suivantes du livre (qui constituent le plus gros des pages) tiennent davantage d’une logique thématique. Un peu fouillis de prime abord, la structure de l’ouvrage s’apparente en fin de compte aux branches d’un arbre par ses nombreuses ramifications. Une image pertinente lorsque l’on évoque cette créatrice qui a toujours privilégié l’esprit de tribu. En s’entourant d’une équipe très soudée, qui participe activement à l’essor de la maison, Agnès a mis en place des fondations solides et peut dès lors laisser libre court à sa créativité et s’épanouir.

Alors que la première année, le défilé de sa collection eut lieu chez elle (initiative qui fut accueillie avec enthousiasme), la société agnès b., 100% française et attachée au « made in France », compte aujourd’hui 24 boutiques en France, plusieurs à New-York ou au Japon, et l’on peut acheter ses vêtements dans de nombreux points de vente à l’international, dans pas moins de 11 pays différents. Son activité de galeriste, mais aussi de mécène, son engagement écologique, humanitaire ou politique sont tous abordés, tout en gardant en ligne de mire la création. Ainsi, son engagement contre l’inceste, pourtant médiatisé ces derniers temps, n’est pas abordé. Les éléments biographiques, bien présents, ne donnent jamais dans le voyeurisme ; le livre respecte en ce sens la pudeur de la créatrice, même lorsque ses enfants sont évoqués.

Vêtements et photos à l’honneur

image bruce weber agnès b. 1984
Modèles portant des imprimés agnès b. en 1984. ©Bruce Weber

Et puis agnès b. styliste, c’est également de très nombreuses photos, qu’il s’agisse de photos de famille, de travail, de collections ou de défilés, mais également des clichés parus dans la presse mode et signés par les plus grands, de Peter Lindbergh à Bruce Weber, en passant par Mondino. Passionnée d’art, à la tête de la galerie du jour où elle accueille depuis 1984 des artistes avant-gardistes de renommée internationale, elle est également photographe à ses heures et l’on retrouve donc en toute logique de nombreux clichés qu’elle a signés, notamment des images utilisées pour les campagnes de la marque. Collections et défilés, mais aussi croquis de travail, ont bien entendu la part belle et s’étalent en grand format, souvent en pleine page, dans une qualité d’impression irréprochable, nous donnant à voir, non seulement l’étendue de sa créativité et de son évolution, mais aussi les nombreux échos d’une période à l’autre.

Des collections des années 2000 ou 2010 font par exemple référence à la première période de sa carrière, revisitant ses pièces-phares sans pour autant verser dans une nostalgie ou une répétition faciles. Ses passions, ses échanges avec des pays tels que le Japon ou encore le monde de la musique, se retrouvent aussi dans ses créations de prêt-à-porter : ce sont ces pièces d’inspiration asiatique pour hommes, ses créations de costumes pour des musiciens tels que David Bowie ou Brian Molko de Placebo, ces vêtements inspirés de la Révolution Française et du XVIIIe siècle, sur lesquels elle est intarissable… Le livre établit ainsi des ponts entre ces différentes influences, son travail et l’univers de ces nombreux artistes qu’elle côtoie et soutient, qui l’inspirent continuellement.

Les textes de Florence Ben Sadoun mettent en lumière avec pertinence la personnalité et le parcours d’agnès b., personnalité accessible et énigmatique à la fois, sans jamais s’appesantir plus que de raison sur tel ou tel aspect. On trouvera également différentes coupures de presse à chaque étape de sa carrière, et la parole est donnée à plusieurs amis et collaborateurs, voire à sa famille, comme sa fille, Ariane Michel. Il s’agit donc d’un ouvrage mettant en avant une multiplicité de points de vue afin de nous permettre d’appréhender l’oeuvre de la styliste dans toute sa richesse et sa singularité, mais aussi de mesurer son influence, elle qui reçut les plus grands honneurs nationaux. On en ressort avec l’image d’une femme aux multiples facettes, créatrice et chef d’entreprise contrôlant les différentes étapes de création, intellectuelle passionnée et ouverte à la curiosité insatiable, mécène engagée… Une artiste unique enfin, que l’on ne saurait cantonner à une case, un rôle bien défini, et qui incarne dans l’esprit de millions de personnes à travers le monde une certaine idée de l’élégance française.

agnès b. styliste de Florence Ben Sadoun, Éditions de la Martinière, sortie le 27 octobre 2016, 290 pages. 45€.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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