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[Critique] Voix sans issue – Marlène Tissot

Caractéristiques

  • Auteur : Marlène Tissot
  • Editeur : Au Diable Vauvert
  • Date de sortie en librairies : 5 mai 2020
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 264
  • Prix : 18€
  • Acheter : Cliquez ici

Après plusieurs romans et recueils de nouvelles et poésie, Marlène Tissot livre avec Voix sans issue, publié Au Diable Vauvert (Après, Feel Good, Calme comme une bombe…) une œuvre forte et inspirante à la fois, traversée par un profond élan vital malgré le vécu de ses héros.

Voix intérieures et blessures d’enfance

Mary est une jeune coiffeuse lyonnaise sensible et introvertie qui cache un lourd secret : victime d’inceste durant son enfance, elle entend depuis des voix qui n’ont de cesse de la tourmenter. Suivie par un psychiatre qui a su déceler qu’elle souffrait d’un syndrome de stress post-traumatique aigu et non de schizophrénie, elle tente, avec son aide, de réintégrer les différentes parties de sa personnalité dont elle s’est coupée afin de survivre. Après tout, ces voix, tour à tour insultantes ou moqueuses n’expriment-elles pas la violence de ce qu’elle a vécu ?

Un soir, après avoir un peu bu, elle se retrouve à un arrêt de bus sans savoir où elle se trouve ni comment elle est arrivée là. Elle décide alors d’appeler Ian, un homme qui vient régulièrement à sa rencontre et la suit parfois avant de disparaître subitement. Un homme à l’autre bout du fil lui dit “J’arrive”, mais ce n’est pas Ian qui se présente à elle mais Franck, un gardien de cimetière alcoolique qui porte aussi en lui de profondes blessures de son enfance. Ensemble, ils vont peu à peu réapprendre à vivre. Mais Ian, jaloux, va tout faire pour montrer à Mary de quoi il est capable pour elle…

Un récit fort sur le traumatisme et la résilience

Roman à trois voix, le livre de Marlène Tissot traite un sujet sensible, souvent objet de nombreux préjugés (en particulier dans la culture populaire), avec une vraie sensibilité et surtout sans lourdeur ni pathos inutile. Mary, l’héroïne, entend certes des voix, mais elle est tout sauf folle et dangereuse. Traumatisée par les viols répétés de son père lorsqu’elle était enfant, elle s’est dissociée pour assurer sa survie psychique, et les voix ne sont que le symptôme de cette dissociation émotionnelle poussée à l’extrême. Franck, quant à lui, s’anesthésie à l’alcool pour mieux faire taire – sans trop de succès – les souvenirs de maltraitance, brimades et humiliations infligées par une mère sans doute elle-même victime. Ces deux-là, malgré leurs différences, ne peuvent donc que se comprendre.

Voix sans issue traite ainsi de la question du traumatisme et de la dissociation sous toutes ses formes (alcoolisme, entente de voix, trouble de la personnalité multiple…) avec une rare délicatesse, tout en accompagnant le long cheminement de ses héros vers la lumière. Malgré leur passé particulièrement sombre et la dureté de ce qu’ils ont vécu, Mary et Franck vont peu à peu se reconstruire, et pouvoir envisager, grâce à leur rencontre fortuite, la possibilité d’une existence où ils ne seraient plus continuellement prisonniers de leur passé. Il s’agit donc véritablement d’une histoire sur la résilience.

La forme choisie pour le récit – trois points de vue qui alternent à chaque chapitre – donne une forme accrocheuse à l’ensemble et pousse le lecteur à ne pas lâcher le livre jusqu’à la fin. Il ne s’agit pas d’un page-turner à proprement parler : si l’autrice joue parfois avec le suspense, on est loin de l’univers du thriller et ses chausse-trappes. D’ailleurs, le principal retournement de situation, vers le début de la seconde partie, peut être deviné assez tôt avant sa “révélation”. L’important ne réside pas ici dans un quelconque mystère ou une fausse piste, mais bien dans le cheminement des protagonistes, et ce qu’ils vont être amenés à découvrir sur eux-mêmes : leur propre violence, mais aussi une force et une soif de vivre insoupçonnées. Et c’est finalement en faisant face à ce qu’ils s’étaient efforcés de fuir qu’ils pourront enfin amorcer un processus de guérison.

Au final, Voix sans issue est un roman psychologique fort, dérangeant par moments, qui se révèle étonnamment lumineux à mesure que les personnages se libèrent de leurs blocages intérieurs pour faire face à leurs démons et vivre enfin au présent. La fin, belle et simple à la fois, leur offre la possibilité de regarder, pour la première fois peut-être, vers un horizon, et de prendre en marche le train de leur vie plutôt que de la regarder défiler. Une lecture touchante et inspirante, où la destination importe moins que le voyage effectué en compagnie de ces protagonistes décalés, sans doute plus familiers qu’il n’y paraît en dépit de leur apparente étrangeté.

7/10

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