[Critique] Feel Good — Thomas Gunzig

Caractéristiques

  • Auteur : Thomas Gunzig
  • Editeur : Au Diable Vauvert
  • Date de sortie en librairies : 22 août 2019
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 398
  • Prix : 20€
  • Acheter : Cliquez ici

Une satire sociale aussi juste que grinçante

Une mère célibataire au chômage n’arrivant plus à joindre les deux bouts kidnappe un bébé à la sortie d’une crèche et envoie une demande de rançon à un auteur qui ne parvient pas à vendre ses livres. De cette rencontre improbable naîtra un drôle de plan pour réaliser un “braquage culturel”. Tel est le pitch résolument décalé de Feel Good, le nouveau roman grinçant de Thomas Gunzig, publié Au Diable Vauvert (La vie sexuelle des soeurs siamoises, Les contes du soleil noir, Calme comme une bombe…) en cette nouvelle rentrée littéraire.

Grinçant, car, par-delà sa dimension volontairement surréaliste dans sa seconde partie, cette satire sociale férocement juste met le doigt là où ça fait mal : les inégalités sociales et la précarité de plus en plus grande au sein de notre société. Tout en taclant au passage — de manière détournée —  les “petites phrases” d’Emmanuel Macron (“je traverse la rue, je  vous trouve du travail”, “des gens qui ne sont rien”, “les assistés”, etc.), Thomas Gunzig dénonce un monde de plus en plus dur où une mère célibataire gagnant un peu plus que le Smic ne peut plus parvenir à s’en sortir. Il le fait certes avec humour, mais le réalisme est tel que l’on rit souvent jaune. Au sein de la première partie, l’auteur énumère ainsi toutes les dépenses mensuelles d’Alice, prix et même références Ikéa à l’appui. “Les comptes ne sont pas bons”, comme dirait l’humoriste Ines Reg, sauf qu’Alice, quarantenaire de 47 ans mère d’un petit garçon de 8 ans ne cherche pas à mettre des “paillettes dans sa vie”, mais tout simplement à subvenir à ses besoins et ceux de son fils.

L’auteur oppose alors l’univers de la jeune femme à celui de sa meilleure amie d’enfance, issue d’une famille de la haute bourgeoisie. L’occasion de tirer à vue sur une certaine idéalisation du mode de vie auquel peut prétendre une femme tel qu’il est vendu (entre autres) par les magazines de mode et de lifestyle, mais qui est hors de portée d’une partie importante de la population, qui trime pourtant au travail. Ainsi, Gunzig analyse sur le mode de l’absurde l’incompréhension profonde entre la classe “haute” et la classe “basse”, la première refusant de voir les choses autrement que de manière très manichéenne : les gens au chômage ou au RSA sont des assistés, les gens qui ne s’en sortent pas devraient travailler plus, il suffit de voir les choses du bon côté pour que tout aille bien…

L’imagination comme arme de rébellion

Face à ce réel qui ne passe pas, Thomas Gunzig orchestre la rébellion de son duo atypique avec une fantaisie enthousiasmante qui lui permet, au passage, de dresser un portrait assez sarcastique du milieu littéraire, qui n’est pas sans rappeler ce qu’avait fait Stéphane Carlier avec Le chien de Madame Halberstadt. Des influenceurs aux attachés de presse en passant par les éditeurs, tout le monde en prend pour son grade !

On est bien loin du sentimentalisme fleur bleue de la littérature feel good en question, mais Gunzig ne tombe jamais dans le cynisme qu’il dénonce. Au contraire ! Cette seconde partie est une vraie bouffée d’air frais où, malgré tout, on n’oublie jamais le contexte social qui nous a été présenté dans la première moitié du livre.

En ce sens, il y a du John Irving dans ce roman aussi drôle qu’irrévérencieux, qui croque les travers de notre société tout en empruntant des chemins de traverse qui nous rappellent que l’imagination est le meilleur outil pour se libérer de nos chaînes quand le réel nous cloue au sol. L’une des petites pépites de cette rentrée littéraire.

7/10

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