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[Critique] Mademoiselle, à la folie — Pascale Lécosse

Caractéristiques

  • Auteur : Pascale Lécosse
  • Editeur : Éditions de la Martinière
  • Date de sortie en librairies : 17 août 2017
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 128
  • Prix : 14€
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A la mi-août, voici venu l’inexorable cortège de publications de la rentrée littéraire, avec ses rendez-vous incontournables, ses oeuvres inattendues mais, également, des premiers romans. C’est le cas de ce petit livre de Pascale Lécosse publié aux Éditions de la Martinière, et qui nous fait plonger dans les affres de la maladie d’Alzheimer avec une grâce, une fantaisie et un humour rafraîchissants, même si la mélancolie n’est jamais bien loin…

J’ai la mémoire qui flanche…

Mademoiselle, à la folie raconte ainsi le mal précoce qui frappe Catherine Delcour, grande actrice française de tout juste 48 ans, qui vit la vie intensément, avec exaltation. Alors qu’elle s’apprête à recevoir la Légion d’Honneur et doit se préparer pour un nouveau tournage, sa mémoire commence à lui faire défaut : elle confond les noms et les visages, les époques, oublie où elle se trouve ou ce qu’elle vient de faire… Entourée de Mina, son assistante personnelle, colocataire et meilleure amie, qui la protège de cette maladie que l’on devine mais qui ne dira jamais son nom, elle retranscrit tout ce qu’elle vit dans son journal, afin de retenir le plus longtemps possible ses souvenirs, qui ne vont pas tarder à se mélanger. L’inconscient et les manques de toute une vie refont surface, comme cet enfant perdu à trois mois de grossesse, sans même que Jean, son ministre de la culture d’amant, marié, ne daigne faire le déplacement pour la soutenir. Jean qui va, qui vient, qui l’aime mais a d’autres priorités, qui voit bien que quelque chose ne va pas, mais se sent impuissant…

Si la maladie d’Alzheimer, y compris dans sa forme précoce, a maintes fois été traitée, que ce soit dans la littérature ou le cinéma, la grande force de Mademoiselle, à la folie ! réside dans la manière de Catherine et Mina de faire front face à ce mal irréversible. L’actrice a toujours vécu avec grâce et panache, en assumant une vraie-fausse légèreté, il n’y a donc aucune raison qu’elle passe le peu de temps de lucidité qu’il lui reste à se morfondre ! De même, Mina fait en sorte qu’elle ait l’impression d’avoir une vie normale, comme une manière de tenir la maladie éloignée encore un peu, tout en faisant son possible (et même au-delà) pour la soutenir, l’accompagner et dissimuler sa condition au public, tout comme à ses collaborateurs. Leurs échanges, emprunts de tendresse, complicité et franchise, apparaissent incroyablement ciselés sous la plume de Pascale Lécosse, avec une qualité quasi-théâtrale, faisant de ce premier roman une oeuvre aussi intense et vivante que son héroïne à laquelle rien ni personne ne résiste, mis à part cette mémoire malade.

Étreindre la vie et se retirer sur la pointe des pieds

La tragique ironie qui voit une actrice, entièrement dédiée à son art, atteinte d’Alzheimer est également abordée avec une pertinence douloureuse, qui fait mouche. Notamment lorsque Catherine oublie dans quel film elle doit jouer et où, mais se souvient encore mots pour mots des vers de Racine qu’elle affectionne particulièrement. On ne pourra s’empêcher de penser, par moments, à la grande Annie Girardot, frappée par la maladie bien plus tardivement, il est vrai, ou encore à la sublime mais fragile Rita Hayworth, chez laquelle le mal se déclara à 42 ans seulement. Cette dernière passera de longues années en établissement spécialisé, et ne disparaîtra qu’à l’âge de 66 ans, alors que sa personnalité s’était depuis bien longtemps dissoute, ne laissant percevoir la petite fille abusée par son père  qu’elle avait été que par intermittence.

Cependant, la Catherine Delcour de Pascale Lécosse n’est pas une héroïne tragique, elle s’y refuse et, si la mélancolie des moments douloureux de son existence l’accompagne de plus en plus souvent, elle veut étreindre la vie pleinement, tant qu’elle est un tant soit peu encore elle-même. Divisé entre la narration à la première personne de Catherine et celle de Mina, Mademoiselle, à la folie ! refuse fermement tout pathos, ce qui ne signifie pas pour autant que l’émotion soit absente, bien au contraire. L’humour dont font preuve Catherine et Mina ne cherche pas à nier pour autant la tristesse et la solitude face à la maladie, et dévoilent ces sentiments avec une élégance assez poignante. Surtout, le rire et les échanges à bâtons rompus peuvent vite céder la place à une lucidité grave et implacable qui vient nous prendre à la gorge. Comment accepter de disparaître peu à peu tout en restant vivant ? Le profond amour que Catherine éprouve pour la vie malgré les désillusions et les douleurs, sa personnalité entière, apportent au roman une fébrilité qui prend une dimension assez bouleversante sur la fin. Si Catherine devra bien quitter la scène, ce sera à sa façon, avec une élégance qui est autant une manière d’être qu’une forme de politesse…

Belle réussite donc que ce Mademoiselle, à la folie, dont on peine à croire qu’il s’agit d’un premier essai. A partir d’un sujet grave et déjà traité, et d’éléments narratifs classiques (l’assistante dévouée, l’actrice entretenant une liaison avec un homme politique…), Pascale Lécosse parvient à tisser une oeuvre sensible et singulière, drôle, vivante et bouleversante à la fois et qui, en l’espace d’une petite centaine de pages, semble contenir la mémoire vivace de toute une vie. Une belle découverte littéraire que nous ne saurions donc que trop vous conseiller…

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
8/10

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