[Critique] La Grande Ourse — Elsa Bordier & Sanoe

Caractéristiques

  • Auteur : Elsa Bordier (scénario) & Sanoe (dessin, couleur)
  • Editeur : Éditions Soleil
  • Collection : Métamorphose
  • Date de sortie en librairies : 13 septembre 2017
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 92
  • Prix : 17,95€
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Premier album à part entière d’Elsa Bordier, chroniqueuse et ancienne libraire, La Grande Ourse est une jolie BD jeunesse (mais pas que) autour du deuil, réalisée en collaboration avec Sanoe, une illustratrice très prometteuse qui apporte ici beaucoup de relief à cet univers merveilleux empruntant aux contes et légendes. L’histoire est celle de Louise, jeune femme triste littéralement hantée par ses morts. Mélancolique et incapable de se projeter vers l’avenir, elle ne parvient pas à tisser de liens durables dans le monde des vivants et vit dans le souvenir et les regrets. Jusqu’au jour où Phekda, l’une des étoiles de la constellation préférée de Louise, la Grande Ourse, en a marre de la voir les fixer tristement à sa fenêtre et décide de se décrocher du ciel pour lui rendre visite. L’astre aux allures de petite fée angélique va l’entraîner au coeur d’un voyage initiatique à travers des univers merveilleux afin de lui permettre de faire son deuil. Car, pour sourire de nouveau à la vie, Louise devra apprendre à accepter la mort…

Une allégorie merveilleuse autour du deuil

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© Éditions Soleil

A partir d’un thème universel et d’une histoire aussi lisible qu’épurée, les auteures parviennent à nous proposer à travers La Grande Ourse une fable touchante qui parlera aussi bien aux enfants qu’aux adultes. Si l’on sait très peu de choses sur l’héroïne et son rapport à la mort (elle a perdu des proches, mais on ne saura pas quand ni comment), cela n’est guère important pour s’identifier à ce qu’elle ressent, d’autant plus que le deuil peut revêtir bien des visages et des situations différentes. D’ailleurs, le divorce des parents de l’héroïne, suggéré dans la planche ci-contre, laisse deviner que l’idée de la mort qui hante Louise est sans doute bien plus large que ce que l’on pourrait supposer de prime abord…

Louise vit dans le regret de moments partagés perdus à jamais, et de personnes qui ne font plus partie de sa vie, bien qu’ils fassent toujours partie d’elle, et c’est un sentiment auquel nous pouvons tous nous identifier à divers degrés. La nostalgie de l’enfance et la peur face à l’avenir ressentie par de nombreux adolescents, qui vont avoir du mal à prendre des risques (ou bien, au contraire, se montrer imprudents) et à voir les opportunités qui s’offrent à eux est bien représentée ; en ce sens, cet album devrait parler à ces lecteurs, qu’ils aient été marqués par le deuil d’un proche ou non.

Du point de vue d’un lectorat adulte, le seul bémol que nous pourrions émettre est que l’allégorie autour du deuil développée à travers La Grande Ourse est sans doute un peu trop littérale, puisque tous les enseignements que Louise doit retirer de ses aventures est formulé de manière directe par Phekda. La force des contes et légendes dont s’inspire l’histoire est, aussi, d’utiliser symboles et archétypes pour faire passer leur message, sans avoir nécessairement besoin de souligner celui-ci, qui reste implicite tout en étant perceptible par les lecteurs, qui ressentent avant toute chose ce dont il est question. Si le texte laisse peu de place à l’imagination de ce côté-là, la représentation des différentes rencontres de Louise avec des créatures merveilleuses permet de passer outre cette réserve.

Des visions oniriques de toute beauté

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© Éditions Soleil

Sanoe s’est saisie du récit d’Elsa Bordier pour le transcender à travers des dessins oniriques empruntant à la dimension merveilleuse mais également plus inquiétante des contes. Le style de l’illustratrice emprunte aussi bien aux livres de contes des années 80 qu’à une esthétique légèrement japonisante pour certaines cases. Les couleurs sont remarquables et les traits de crayon apparents apportent également beaucoup de charme à l’ensemble. Surtout, alors que l’on aurait tendance à trouver la petite étoile un peu trop cute et naïve par son apparence, la représentation du monde merveilleux gagne en ampleur au fil des pages. Des images comme la rencontre avec le poulpe géant, le pigeon mangeur de chenilles ou encore le renard de la forêt merveilleuse sont tout simplement sublimes et marquent par la force onirique qui s’en dégage.

Et, au final, les deux dimensions de La Grande Ourse — merveilleuse et donc naïve, et plus sombrement onirique — s’équilibrent bien et viennent renforcer le message de l’histoire, qui est que la mort est ce qui permet de rendre la vie aussi précieuse à nos yeux. Les deux sont indissociables, et Louise finira par découvrir que ce qui lui faisait tellement peur au départ n’est pas aussi terrible que ça. Comme dans toutes les histoires initiatiques, il est aussi bien entendu question de grandir. L’héroïne a l’impression d’avoir perdu son innocence et insouciance en même temps que ses proches, mais, malgré sa tristesse et son pessimisme, elle reste au fond une enfant inconsolable, et c’est aussi avec cette enfant que Phekda l’invitera à se réconcilier. Dans la dernière partie de l’album, cela vient du coup apporter une profondeur supplémentaire et une dimension d’autant plus touchante à ces visions de contes de fées, naïves ou plus baroques, qui émaillent le récit.

Voilà donc un bien bel album que nous proposent les éditions Soleil au sein de leur collection Métamorphose (Les Fées de Cottingley, L’Épouvantable peur d’Épiphanie Frayeur, Satanie…), dont la qualité et l’exigence ne se dément pas d’une parution à l’autre. Si Elsa Bordier et Sanoe n’en sont qu’au début de leur carrière — la première BD de l’illustratrice est parue en 2016 — La Grande Ourse augure de très bonnes choses pour la suite. Cette oeuvre hybride à l’intrigue épurée, parcourue de belles fulgurances oniriques, sait en tout cas nous embarquer dans son univers, et saura toucher adultes et adolescents.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
7/10

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