[Critique] Antigone — Luc Ferry, C. Bruneau & G. Baiguera

Caractéristiques

  • Auteur : Luc Ferry (conçu et écrit par), Clotilde Bruneau (scénario), Giuseppe Baiguera (dessin) & Ruby (couleur)
  • Editeur : Glénat
  • Collection : La sagesse des mythes
  • Date de sortie en librairies : 8 novembre 2017
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 56
  • Prix : 14,50€

Une adaptation de plus d’Antigone ?

Des différents mythes de la culture grecque, celui d’Antigone, resté célèbre à travers la tragédie de Sophocle, est sans doute l’un de ceux qui fut le plus revisité dans la littérature contemporaine. En 1944, il y eut d’abord la superbe réécriture de Jean Anouilh, qui transforme l’histoire en un modèle de contestation et de résistance face au pouvoir. Par la suite, on ne compte pas les adaptations, plus ou moins fidèles, plus ou moins libres, dont le roman de Sorj Chalandon, Le quatrième mur, transposé avec brio en BD par Corbeyran et Horne, et qui se déroule dans un Liban déchiré par la guerre. L’ancien ministre de la culture Luc Ferry, lui, a décidé de revenir à la version originelle de Sophocle pour mieux en dégager la signification philosophique dans cette bande-dessinée pédagogique publiée dans la collection La sagesse des mythes (Persée et la Gorgone Méduse, Héraclès tome 1) aux éditions Glénat.


Sur 46 pages, on retrouve ainsi l’histoire de la fille du malchanceux Oedipe, orpheline depuis la mort de son père, et qui s’apprête à épouser son fiancé, Hémon, fils du roi Créon, lorsque le royaume apprend la mort de ses deux frères, qui se sont entretués pour monter sur le trône. Même s’ils avaient tous deux convenu que le second monterait sur le trône un an après le couronnement du premier (un engagement qui ne fut pas tenu par Étéocle), Polynice est considéré comme un traître fratricide et régicide et interdit de funérailles par Créon. Quiconque osera contrevenir à cet ordre en honorant la dépouille sera condamné à mort. La suite, on la connaît : Antigone ne supporte pas cet ordre injuste qui s’oppose à la loi divine, et elle jette de la terre sur le corps de son frère…

Une vision pertinente et vivante de la tragédie

image planche 1 bd antigone luc ferry clotilde bruneau giuseppe baiguera glénat
© Glénat

Le plus grand défi, quand on s’attaque à une histoire aussi connue que celle-ci, est de parvenir à donner un point de vue intéressant et vivant, qui permette au lecteur de la découvrir sous un angle neuf. C’est ce que parviennent ici à faire Luc Ferry et Clotilde Bruneau : le scénario de cet Antigone permet de développer le mythe d’une manière plus “concrète”, en rendant les positions des personnages sans doute plus compréhensibles pour le lectorat jeune et moderne auquel la BD est destiné. Chaque personnage est ainsi présenté de manière tridimensionnelle, si l’on peut dire, de sorte que si l’intrigue se déroule dans la Grèce antique, le récit apparaît dans toute son universalité.

Créon, notamment, est présenté comme un roi cherchant à asseoir son autorité et dont les actions ont une portée politique, où le personnel est relégué au second plan. Pour Antigone, les choses vont au-delà du personnel, et touchent au divin, qui ne saurait céder face à des considérations terrestres. Les deux ont donc des raisons tout à fait valables d’agir comme ils le font, mais leur position les empêche de s’entendre; aucun ne reculera. Cela permet de les voir dans toute leur humanité, notamment Créon qui, dans certaines versions, peut sembler tout à fait cruel et barbare.

Cette pertinence est étayée dans le dossier thématique en fin d’album, qui extrait du mythe le noyau philosophique sur lequel tant d’auteurs se sont penchés, mais qui n’a jamais sans doute été aussi bien cerné que par Hegel dans ses cours sur l’esthétique. Ces 7 pages d’annexe s’avèreront très utiles pour les lycéens de terminale, mais également pour les adultes, qui trouveront là matière à réflexion. En revanche, on regrettera que la qualité du fond soit contrebalancée par un style pictural bien trop figé à la colorisation peu subtile sentant trop l’ordinateur. Cela semble certes volontaire — après tout, la très grande majorité des BD historiques répondent à un style très classique — mais ce parti pris pourra en rebuter certains, qui auraient préféré un rendu plus dynamique. Ceci dit, qu’on apprécie leur rendu ou non, les couleurs assez fraîches contribuent à moderniser l’ensemble : on n’a pas l’impression d’ouvrir un livre d’histoire poussiéreux.

Antigone est donc plutôt une bonne surprise au sein de la collection La sagesse des mythes. Par son approche et le développement des personnages, les auteurs parviennent à retranscrire l’histoire dans toute sa modernité, ce qui permettra aux collégiens et lycéens de se représenter cette tragédie de manière bien plus vivante et concrète. Si l’on ajoute à cela un excellent dossier thématique et une lecture rapide, synthétisant à merveille le récit sans le simplifier, on obtient un bon outil pédagogique pour approcher la tragédie antique dans sa forme la plus pure.

6/10

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