[Critique] Rêves sur mesure — Nuria Pradas

Caractéristiques

  • Auteur : Nuria Pradas
  • Editeur : L'Archipel
  • Date de sortie en librairies : 4 avril 2018
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 330
  • Prix : 22€
  • Acheter : Cliquez ici

Barcelone est une ville attractive au passé riche mais pas toujours connu. Comme toute l’Espagne (et l’Europe), la période d’entre deux-guerres fut prospère et a vu naître de grandes espérances, des réussites, mais aussi l’avènement de la Guerre Civile. Rêves sur mesure aux éditions L’Archipel (Le chat qui a tout vu, Bob Dylan et le rôdeur de minuit) s’inspire d’une histoire vraie, la saga de la marque Santa Eulalia, et nous présente une vision catalane de cette époque très contrastée.

Haute couture et felices años veinte (heureuses années 20)

Cette histoire commence en 1914. Rosa est la fille du créateur de la marque Santa Eulalia, boutique de couture barcelonaise reconnue. A la mort de son père, c’est son frère qui reprend la tête de la maison, non sans régulièrement la consulter, et elle se rend de plus en plus dans la boutique, au contact des couturières. Laura est la fille de l’une d’elles : issue de la classe moyenne, elle n’a aucune envie de travailler, mais son tempérament l’aide à traverser les épreuves difficiles. Bien que de milieux opposés, les deux jeunes femmes se lient rapidement, jusqu’à jour où elles tombent toutes les deux sous le charme du même homme. Leur relation va alors s’étioler au fur et à mesure que les secrets et les non-dits vont prendre le dessus.

Fernando, l’homme à l’origine de cette rupture amicale, gravit peu à peu les échelons au sein de la société, jusqu’à en devenir le numéro 2, apportant originalité et modernisme. Mais son talent a un prix : il est volage et imprévisible. C’est le contexte global en Espagne, la montée du fascisme et les difficultés inhérentes à la menace de la guerre civile qui vont faire prendre à toutes ces vies des tournures bien singulières.

Une saga familiale et professionnelle bien réelle

Beaucoup de choses sont véridiques dans ce roman : Santa Eulalia existe bel et bien et reste à ce jour une référence en termes de mode catalane. En 1917, Luis San Maroet reprend à l’âge de 22 ans la gestion de la boutique suite au décès de son père. Il est aidé par son oncle qui travaille dans l’une des plus grandes banques de l’époque. En 1926, le directeur de la création organise un défilé au sein même de la boutique, événement exclusivement parisien qui a amené la clientèle à un nouveau niveau de luxe. Lorsque la Guerre Civile éclate, le magasin est réquisitionné et transformé en atelier pour uniformes militaires, les Républicains se posant la question de la pertinence de la Haute Couture. Suite à la victoire de Franco, le magasin sera fréquenté par sa femme et retrouvera sa vocation première : le luxe. Tous ces événements se retrouvent dans le roman, ce qui ancre l’histoire au creux même de l’Histoire. Concernant les personnages, il est bien sûr plus compliqué de les relier à une quelconque réalité, c’est donc là que Nuria Pradas montre l’étendue de son talent.

Des personnages contrastés, humains

Avec un contexte historique aussi complexe, il aurait été facile pour l’auteure de créer des protagonistes creux, surtout qu’ils sont plutôt nombreux. Mais Nuria Pradas réussit à mettre en valeur une particularité humaine : le contraste. Les personnages ne sont pas attachants (et ce n’est pas ce qu’on attend dans ce genre de saga) mais ils ne sont pas non plus des caricatures. Rosa et Laura, qui sont les deux femmes principales, sont tout aussi fortes et faibles à la fois que différentes. Chacune d’elle porte ses douleurs, ses peines et ses regrets tout en essayant de vivre du mieux qu’elle le peut. Les personnages masculins sont un peu moins travaillés, moins approfondis : Fernando est brillant mais inconstant, Andrès est raisonnable en tout. Les deux font preuve d’une dualité profonde, une opposition qui fait d’eux un bon tandem. D’autres personnages sont quelque peu mis en avant, notamment les Républicains.

Un léger aperçu de la Guerre Civile Espagnole

Comme indiqué précédemment, l’histoire de Santa Eulalia se déroule de 1914 à 1944, ce qui englobe trente années aussi glorieuses que difficiles, et ce dans toute l’Europe. L’Espagne a été en proie à de violents affrontements entre Républicains et Nationalistes à partir des années 30. Bien qu’omniprésent, le contexte n’est que survolé, avec un accent mis sur les Républicains et leurs idées présentées comme extrêmes et idéalistes, comme le rappelle la discussion entre Laura et German. Ici pas de politique ni de prise de position, on évoque du bout du stylo Franco, préférant décrire les bombardements. C’est quelque peu dommage car cette saga s’inscrit dans ces événements et il y aurait eu beaucoup de choses à dire sur ce sujet peu développé hors de l’Espagne. Néanmoins, cela aurait pu alourdir le roman, on peut donc comprendre ce choix de la part de l’auteure.

A la manière de Las chicas del cable (série disponible sur Netflix), Nuria Pradas utilise l’évolution d’une société (ici la société espagnole) pour situer son roman. Rêves sur mesure se lit d’une traite et avec plaisir. On a autant envie de savoir ce que les personnages vont devenir que de connaître les transformations de la société. Bien que n’étant pas, à notre connaissance, en préparation, on serait curieux de suivre la continuité de l’évolution des personnages à travers Santa Eulalia.

7/10

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