[Critique] L’Art De La Controverse – Park Hyoung-su

imag couverture l'art de la controverseUn recueil de nouvelles à découvrir de toute urgence

Qui d’autre que L’Asiathèque pour donner un relief littéraire à l’Année France-Corée 2015-2016 ? Avec sa collection Liminaire, et plus précisément la nouvelle Halabeoji, l’éditeur nous a permis de découvrir une petite partie des mœurs coréennes. Avec L’Art De La Controverse, de l’écrivain Park Hyoung-su, jeune auteur reconnu par ses pairs, nous abordons là un recueil de nouvelles dont le fil rouge semble être de trouver tout l’aspect cocasse de situations qui ne le sont pas vraiment.

L’Art De La Controverse est un recueil de six nouvelles, dans une forme on ne peut plus classique. Mais attention, car le contenu l’est beaucoup moins. Débutons par la courte histoire qui donne son nom à l’ouvrage. « L’Art De La Controverse » est un petit bijou d’humour corrosif. La situation est simple : le narrateur, qui participe à un important forum sur l’Extrême-Orient, croise le chemin de Hyeon, éminent professeur de son état. S’installe alors une joute entre les deux personnages, à grands coups de rhétoriques, toutes bien pesées et parfois bien machiavéliques. Le style de cette nouvelle est jouissif au possible, tant l’écrivain prend du plaisir à imager le « combat » de différentes techniques. On sent que Park Hyoung-su a lu L’Art d’avoir toujours raison ou Dialectique éristique d’Arthur Schopenhauer, mais l’a aussi digéré. Ici, point besoin de donner au lecteur une méthodologie, encore que l’on peut trouver bien des réflexions justes, mais surtout une sorte de match de ping-pong, à grands coups d’arguments plus ou moins piquants. L’humour qui s’en dégage fait grand effet, tout comme la volonté de l’auteur à construire ses personnages. Enfin, surtout le narrateur, dont les flash-backs le replongeant dans les joutes dialectiques de son enfance sont savamment distillées. En ressort un équilibre qui donne à cette nouvelle une grande force, en plus de son aspect comique.

L’Art De La Controverse opère, donc, une entrée en matière très réussie. La suite est à l’avenant, avec une retenue sur une histoire un peu en retrait. Ce n’est pas le cas de « Lapins : Mode D’Emploi« , nouvelle dans laquelle Park Hyoung-su s’amuse à décrire une dispute de couple complètement farfelue, à l’issue tellement inattendue que l’on ne peut que vous pousser à la découvrir par vous-même. En partant d’une querelle assez ridicule, l’amour étrangement immodéré de la femme pour un couple de lapins fraîchement acquis, l’auteur arrive même à capter certaines étrangetés des rapports entre les hommes et les femmes. Dans « Par ici, par là« , l’on s’attache à un fermier qui, depuis quarante ans, passe par le même chemin pour rejoindre son champs. Jusqu’à ce que, un jour, il décide de ne pas passer par ici, mais plutôt par là, et le lecteur d’emprunter avec lui le chemin de la loufoquerie à l’état brut. « Krabi » est peut-être la nouvelle la moins mémorable de ce recueil, même si l’histoire de ce narrateur, dont les souvenirs fragmentés d’une station touristique Thaïlandaise sont la base d’un récit faisant intervenir une problématique un peu surfaite, ont de quoi provoquer un humour certain.

Humour corrosif et poussées poétiques

Mais L’Art de La Controverse repart de plus belle avec « Le Chauffeur et l’économiste« , dialogue entre un taxi et un personnage important du monde des affaires, qui va devoir écouter les malheurs de celui qui tient le volant. Une nouvelle d’une profondeur étonnante, qui pose bien des questions aux lecteurs, notamment sur la notion de destinée. Pour boucler ce recueil, « Menace sur le territoire » est une sorte de sucrerie que l’on ne peut pas refuser, et ce même après un repas bien copieux. Cette nouvelle raconte l’histoire d’un passager en voyage dans un train. Comme beaucoup de gens, il aime son confort, et voit d’un mauvais œil que d’autres puissent rentrer dans sa bulle. Ainsi, il réserve non seulement sa place, mais aussi celle d’à-côté de lui, dans l’optique de ne pas se faire déranger. Hélas pour lui, le personnage va devoir faire des pieds et des mains pour conserver cette tranquillité, au prix parfois de réactions quelques peu exagérées. Une situation ubuesque, le lecteur ri beaucoup face à certaines comportements grandiloquents, mais qui semble provoquer quelque chose chez le personnage, ce qui donne à cette nouvelle une saveur un peu douce-amère.

L’Art De La Controverse est l’une des découvertes les plus agréables de ce début d’année 2016. L’auteur use d’un style très accrocheur, simplifiant les situations mais pas leurs significations, tout en réussissant à créer une ambiance étonnamment abracadabrantesque qui n’hésite pas à se jouer des mots (superbe traduction signée François Blocquaux et Ki-jung Lee) afin de reformer le réel, lui donner un aspect moins terre à terre. Parfois au seuil du genre fantastique, en ne s’évitant jamais une poussée poétique, mais toujours en maîtrisant ses récits d’une plume raffinée, Park Hyoung-su se fait immédiatement un nom. En espérant que le reste de son œuvre réussisse à se faire un chemin jusque sous nos latitudes…

L’Art De La Controverse, par Park Hyoung-su. Aux éditions L’Asiathèque, 168 pages, 16.00€.

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato est un journaliste culturel spécialisé dans le cinéma (cursus de scénariste au CLCF) et plus particulièrement le cinéma de genre, jeux vidéos, littérature. Il rejoint Culturellement Vôtre en décembre 2015 en tant que co-rédacteur en chef. Manque clairement de sommeil.
Mickaël Barbato
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