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[Critique] Première : 40 ans de cinéma — Jean-Philippe Guerand

Caractéristiques

  • Auteur : Jean-Philippe Guerand
  • Editeur : Hors Collection
  • Date de sortie en librairies : 15 novembre 2018
  • Format numérique disponible : Non
  • Nombre de pages : 336
  • Prix : 32€
  • Acheter : Cliquez ici

Un beau livre retraçant 40 ans de publications et d’interviews

Dirigé par Jean-Philippe Guerand, qui fut journaliste pour le célèbre magazine durant 8 ans, Première : 40 ans de cinéma est un beau livre exceptionnel portant un regard rétrospectif lucide et parfois nostalgique sur l’une des plus belles aventures au long cours de la presse spécialisée française. Populaire et (souvent) pertinent, le magazine a vu le jour en 1976 sous la houlette de Jean-Pierre Frimbois, avec une équipe de rédacteurs venus de la revue footballistique Onze, dont Marc Esposito, qui sera rédacteur en chef jusqu’en 1987, avant de partir fonder le plus glamour Studio avec Jean-Pierre Lavoignat. Une équipe soudée, pour ne pas dire une famille, qui parvient à s’imposer face aux plus pointus Positif et Les cahiers du cinéma, pour évoquer aussi bien le cinéma français (d’auteur et « populaire ») que les grands noms du cinéma américain en mettant en avant des images couleurs inédites prises en exclusivité sur les plateaux de tournage — chose qui devint très répandue par la suite, mais était encore assez unique à l’époque. En effet, il s’agissait d’un temps où les agences photo n’avaient pas encore damé le pion aux magazines de ce côté-là et où les studios trouvaient leur compte dans cette entente tacite.

Surtout, le Première des débuts refuse toute complaisance et n’affiche pas de publicités pour des films et des VHS entre les articles. Les couvertures sont choisies librement, et les longues interviews brutes de décoffrage (au départ menées par Michel Drucker) présentes à chaque numéro. C’est d’ailleurs cela qui frappe lorsqu’on lit les articles choisis de toute la longue première partie du livre : la liberté de ton dans l’écriture et les questions. La langue de bois et la pub n’avaient pas encore lissé le propos, et on n’avait pas peur de froisser les grands noms du cinéma français avec des questions frontales sur leur art, mais aussi leur image, comme en attestent les interviews passionnantes de Gérard Depardieu, Alain Delon et Louis de Funès. Cette liberté éveille immanquablement un certain sentiment de nostalgie…

Un regard lucide sur l’histoire du magazine et des articles passionnants

Première : 40 ans de cinéma découpe donc l’histoire du magazine en 5 grandes périodes, qui sont autant de périodes-charnière pour la presse écrite que l’industrie du cinéma. A ses débuts, Première s’écoule ainsi à plus de 400 000 exemplaires par mois, avant de baisser progressivement dans la seconde moitié de son histoire, à mesure que le Web prend son essor. Les caprices des stars, la gestion des photos de tournage par les studios et la mainmise de ces derniers pour l’organisation de la promotion auront également des répercussions sur le magazine, qui doit évoluer, tout en tentant de conserver son ADN. Les rédacteurs en chef se sont succédés en 40 ans, et il y a eu des périodes plus ou moins concluantes, ce sur quoi Jean-Philippe Guerand se montre d’une honnêteté implacable, notamment lorsqu’il raconte comment, dans le seconde moitié des années 2000, Lagardère confie les rênes de la rédaction à Florence Ben Sadoun, du magazine ELLE, afin d’appliquer les mêmes recettes qui ont fait le succès de l’hebdomadaire féminin : plus de glamour pour accroître les recettes publicitaires. Une approche qui portera un coup à la liberté éditoriale du magazine, et n’aura de plus pas les effets financiers escomptés.

Au-delà de ce regard franc et aiguisé sur son histoire et son évolution, Première : 40 ans de cinéma est surtout un très beau livre proposant, pour illustrer chaque partie, quantité de reproductions intégrales d’articles, dont bon nombre de longues interviews et de compte-rendus de tournage, le tout illustré de belles photos. Si le cinéma international (et notamment américain) est bel et bien présent avec des sujets autour de Blade Runner, Star Wars, ou encore une interview de Clint Eastwood pour Chasseur blanc, cœur noir et une autre (assez unique pour la presse française à cette période) de Stanley Kubrick pour Full Metal Jacket, le livre de Jean-Philippe Guerand fait la part belle au cinéma français, avec des reproductions d’entretiens exceptionnels avec Depardieu, Delon et De Funès donc, mais aussi Simone Signoret, François Truffaut, Yves Montand, Isabelle Adjani, Annie Girardot, Sophie Marceau, Vanessa Paradis, Isabelle Huppert…

Evolution de la presse spécialisée et du paysage cinématographique

Au fil des pages, ce n’est pas seulement l’évolution du magazine que nous suivons, mais aussi celle du paysage cinématographique. Une lecture qui se révèle passionnante, d’autant plus lorsque, comme votre humble servitrice, on n’a connu que l’histoire récente du magazine (à partir du milieu-fin des années 90). La lecture des entretiens du début des années 80 soulève également une réflexion intéressante puisque les journalistes y interrogeaient déjà les stars sur la « crise du cinéma », alors même qu’aujourd’hui, la fin des années 70-début des années 80 nous apparaissent comme une bonne période comparé à aujourd’hui. Cela ne signifierait-il pas que, en dépit de tous les reproches que l’on peut adresser à notre époque (et notamment au cinéma français), il a toujours existé un sentiment de « c’était mieux avant » dont il faut nous méfier ?

Quoi qu’il en soit, on plonge dans les 330 pages de Première : 40 ans de cinéma comme on croquerait dans une madeleine de Proust, faisant défiler les stars et les films culte avec une joie véritable, tout en portant un regard vers l’avenir, peut-être aujourd’hui davantage tourné vers le Web, Première continue de prospérer. On saluera également le travail éditorial de Hors Collection (Le cinéma de Starfix, Star Wars : Les années LucasFilms Magazine), qui livre une édition de toute beauté, de la couverture décorée de dorures à la solide reliure, en passant par la reproduction des articles, qui offre un excellent confort de lecture. Un bel objet au contenu non moins passionnant, à s’offrir ou à glisser sous le sapin.

9/10

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