[Critique] Autoportrait – Davide Enia

Caractéristiques

  • Titre : Autoportrait
  • Auteur : Davide Enia
  • Editeur : Albin Michel
  • Date de sortie en librairies : 15 avril 2026
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 112
  • Prix : 13,90 euros
  • Acheter : Cliquez ici
  • Note : 7/10

Paru le 15 avril aux éditions Albin Michel, Autoportrait, sous-titré Survivre à Palerme, mode d’emploi, est un texte hybride, à la croisée du récit intime et du témoignage politique. D’abord conçu pour la scène, il a été récompensé en Italie par le prix Ubu du meilleur acteur et du meilleur texte. L’ouvrage s’inscrit dans la continuité du travail de Davide Enia, écrivain et dramaturge révélé en France avec Sur cette terre comme au ciel en 2016, lauréat du Prix Premier Roman étranger.

Grandir à Palerme, entre innocence et violence

« La première fois que j’ai vu un mort assassiné, j’avais huit ans ». Ainsi commence Autoportrait, avec une image fondatrice brutale. De cette scène inaugurale naît un texte profondément ancré dans la mémoire, qui remonte le fil de l’enfance palermitaine de l’auteur. L’auteur y évoque tour à tour ses parents, ses liens d’amitié, ses années d’adolescence, et notamment ce moment charnière des dix-sept ans où se mêlent les préoccupations ordinaires – examens, premiers amours – et une réalité autrement plus sombre. La mafia n’est pas toujours visible, mais elle est partout. Pourtant, la vie continue. Les protagonistes étudient, rient, tombent amoureux, comme pour opposer une forme de résistance instinctive à la brutalité du contexte. La construction du texte procède par fragments, avec une succession d’anecdotes brèves qui dessinent, par touches successives, le portrait de cette jeunesse sous tension.

Bien plus qu’un simple décor, Palerme s’impose très vite comme un personnage à part entière, façonné par l’emprise de Cosa Nostra. L’auteur décrit un territoire modelé par la mafia, où chaque espace et chaque interaction semblent soumis à des règles tacites. La peur y est diffuse, constante. On apprend à se taire, à détourner le regard, à composer avec une menace qui ne disparaît jamais vraiment. Davide Enia ne se contente pas de raconter une expérience personnelle. Il esquisse le portrait d’une communauté entière contrainte de coexister avec une organisation criminelle omniprésente. Les notes de bas de page viennent enrichir ce tableau, apportant des précisions sur les usages locaux, la langue ou encore certaines traditions, comme pour mieux ancrer le récit dans une réalité concrète, presque familière, et d’autant plus troublante.

Mécanique de la terreur et mémoire d’un traumatisme collectif

A cette époque, Cosa Nostra est dominée par les Corléonais et la figure de Totò Riina, incarnation d’une violence méthodique et sans limite. L’auteur décrit un système criminel d’une efficacité glaçante, fondé sur une logique de domination totale, où chaque individu peut devenir une cible, y compris au sein même de l’organisation. Cette mécanique repose sur l’omertà, loi du silence qui interdit toute dénonciation et toute forme de résistance. Elle ne s’impose pas uniquement par la peur des représailles extérieures, mais aussi par une terreur intériorisée, qui traverse autant les victimes que les membres du système mafieux eux-mêmes. La brutalité des Corléonais atteint des sommets de cruauté, notamment dans leur rapport aux familles des repentis. Enia évoque des crimes d’une violence insoutenable, visant des enfants ou des proches, utilisés comme instruments de pression ou de vengeance. L’un des passages les plus marquants relate l’enlèvement prolongé d’un enfant, puis sa mort dans des conditions atroces après des années de captivité, révélant une logique où toute limite morale a disparu. Sans jamais s’appesantir gratuitement, l’auteur restitue ainsi la dimension systémique d’une violence qui dépasse l’individu pour devenir un mode de fonctionnement.

Le récit s’ancre ensuite dans une année charnière : 1992, présentée comme un point de rupture dans la mémoire collective sicilienne. Alors qu’il prépare son baccalauréat, Davide Enia voit disparaître deux figures majeures de la lutte antimafia, les juges Falcone et Borsellino. Le texte ne s’attarde pas à expliciter leur parcours, comme si leur nom suffisait à convoquer une mémoire déjà partagée, inscrite dans la conscience collective italienne. Leur assassinat marque un basculement brutal, vécu de manière intime par toute une génération. Cette coïncidence entre construction personnelle et choc historique donne au récit une dimension profondément incarnée : la violence mafieuse n’est plus seulement un contexte, elle devient une expérience de formation. À travers ces événements, Enia esquisse une mémoire collective du traumatisme, où les figures de Falcone et Borsellino acquièrent le statut de martyrs civiques.

Écrire pour résister : du témoignage intime à la parole publique

Autoportrait a d’abord été porté à la scène en juin 2024, dans une mise en scène assurée par l’auteur lui-même, qui en assure également l’interprétation en solo. Le récit s’organise autour d’une apostrophe d’un général de la DIA, figure de l’institution antimafia, qui s’adresse à Davide Enia comme à un interlocuteur réel. Cette interaction fictive donne au texte une dimension orale très marquée, qui renforce l’impression d’un témoignage livré en temps réel. La langue elle-même participe de cette hybridité. Enia mêle prose, fragments poétiques et insertions en sicilien, chants populaires palermitains ou encore harangues de vendeurs de rue. Le récit s’inscrit ainsi dans une oralité vivante, profondément ancrée dans le territoire. Cependant, la lecture seule ne permet pas de restituer pleinement ce que la performance scénique apporte : le travail du corps, la voix, les silences, la tension physique d’un acteur face au public. Le texte apparaît ainsi comme une trace partielle d’une œuvre pensée pour l’espace théâtral.

La dernière partie du récit opère un déplacement vers le présent, conférant au texte une dimension testimoniale encore plus affirmée. Il ne s’agit plus seulement de raconter des fragments de souvenirs, mais de transmettre. Dire devient une nécessité, une responsabilité, face à une organisation dont la puissance repose précisément sur le silence et la peur. Davide Enia ne cherche en aucun cas la neutralité. Il affirme une prise de position nette et engagée contre Cosa Nostra. Autoportrait devient alors un appel : appel à la parole, d’abord, contre l’omertà qui structure l’ordre mafieux. Appel à la justice ensuite, dans une société encore marquée par ces violences. Appel à la résistance, enfin, pas uniquement institutionnelle, mais aussi intime et collective, grâce à la mémoire et au récit.

À la croisée du théâtre et du témoignage, Autoportrait dépasse le simple récit autobiographique pour faire de la parole un acte de résistance. Davide Enia y transforme une mémoire intime de Palerme en réflexion sur la violence mafieuse et ses résonances collectives. Un geste d’adresse et de transmission où écrire revient à affirmer une présence face à l’effacement, et à redonner voix à ce que la peur tend à réduire au silence.

Article écrit par

Lorsqu’elle n’enseigne pas l’italien, Lucie Lesourd aime discuter de sa passion pour le cinéma, le théâtre et les comédies musicales. Spécialisée en littérature young adult et grande amatrice de polars et thrillers, elle rejoint Culturellement Vôtre en février 2020 pour y partager ses avis lecture et sorties culturelles. Depuis, elle est également devenue une (excellente) critique de cinéma et parle régulièrement de cinéma de genre (avec une prédilection pour les films d’horreur) et de cinéma d’auteur.

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