[Critique] Les Meutes Blanches — Jean-Eric Perrin

Caractéristiques

  • Auteur : Jean-Eric Perrin
  • Editeur : Serious Publishing
  • Date de sortie en librairies : 19 mars 2019
  • Format numérique disponible : Non
  • Nombre de pages : 234
  • Prix : 15€
  • Acheter : Cliquez ici

Un premier roman pop sur l’Amérique profonde

Journaliste musique à l’appétit vorace, Jean-Eric Perrin a tenu la rubrique Frenchy But Chic pour le magazine Rock & Folk au début des années 80 — un nom ayant depuis donné naissance à un festival et un label — et écrit pour une bonne partie des grandes revues musicales internationales, de Rolling Stone France à Melody Maker, en passant par NME. Il est également l’auteur et co-auteur de pas moins de 47 livres, dont bon nombre de biographies et essais musicaux aux sujets variés : rock, chanson française, rap US, sa bibliographie ne se limite pas à un genre et révèle une authentique curiosité.

Pourtant, étrangement, Les meutes blanches est son premier roman de fiction. Paru chez l’éditeur indépendant Serious Publishing après une campagne de crowdfunding lancée pour lever des fonds pour sa promotion, il s’agit, comme son titre et sa couverture le sous-entendent, d’une œuvre sur l’Amérique profonde, celle qui a permis à Donald Trump d’accéder à la présidence des Etats-Unis. Un livre pop, à l’esprit résolument rock’n’roll même si l’histoire en elle-même n’est pas centrée sur la musique.

Rap, americana et suprémacistes blancs

Divisé en trois grandes parties, Les meutes blanches commence par l’assassinat d’un rappeur célèbre (et fictif) dans les rues de Los Angeles avant de faire une ellipse pour nous présenter, trois ans plus tard, le héros de l’histoire, Lime, ghost writer pour rappeurs en mal d’inspiration et journaliste aux multiples talents. Engagé par un magazine pour enquêter sur le meurtre mystérieux du rappeur en question, il se retrouve à suivre une piste sanglante qui le mènera au cœur de l’Indiana.

Une « piste de larmes » aussi, puisque sa route croisera celle d’une charmante jeune fille d’origine amérindienne, Leah, coincée entre un père adoptif et un demi-frère lobotomisés par le culte de la race blanche. D’où ce nom de Meutes blanches : Perrin va plonger son héros à la plume virtuose dans un sacré nid de guêpes, un groupe de suprémacistes blancs aux sombres desseins…

Deux Amériques qui se percutent de plein fouet

Difficile d’en dire davantage sans dévoiler toutes les surprises que réserve l’intrigue. Nous dirons donc simplement que l’auteur fait se rencontrer deux parties diamétralement opposées de l’Amérique à la façon d’une collision frontale. Ce premier roman donne l’impression de vivre un road-trip à bord d’une voiture lancée à vive allure. Le rythme est enlevé et ne souffre pas le moindre temps mort, le langage est fleuri, mélodieux, le style percutant. Si Jean-Eric Perrin en fait parfois un peu beaucoup côté vocabulaire en allant chercher certains mots peu usités de la langue française — et qui le sont sans doute encore moins en anglais — cette recherche constante donne un sentiment de flow, un peu comme si Lime, le narrateur des première et troisième parties, nous racontait les événements avec la même inventivité qu’il met à écrire ces morceaux de rap qui pourraient « mettre à l’amende » nombre d’universitaires comme il le dit malicieusement au début du récit.

Si les références musicales sont par ailleurs omniprésentes, elles ne prennent jamais le pas sur le récit, mais l’accompagnent et appuient sa dimension pop, participent au choc des cultures ressenti lorsque le héros rencontre la famille texane en Indiana. De Snoop Dogg à Notorious B.I.G. en passant par Dolly Parton et bien d’autres (faire la liste des clins d’oeil serait une entreprise assez longue), Jean-Eric Perrin se fait plaisir et se sert de ces appuis culturels pour nous raconter une Amérique divisée, paradoxale, qui le fascine autant qu’elle le révulse par certains aspects. Des références qui permettent aussi de faire écho à des événements et périodes historiques qui ont façonné le pays et l’imaginaire collectif qui lui est lié : on pense notamment aux citations de « Strange Fruit » par Billie Holiday ou encore de « Helter Skelter », si cher au gourou paranoïaque Charles Manson.

Des contrastes forts pour évoquer les dangers de la radicalisation

La vision de l’Amérique de Jean-Eric Perrin, justement, parlons-en ! Si le roman se déroule, selon son auteur, dans le courant des années 2000, la dénonciation des dangers de l’ultra-droite américaine a des résonances fort actuelles. Jean-Eric Perrin montre tout un courant extrémiste qui a contribué à faire élire Donald Trump. Alors certes, on imagine bien que l’ensemble des citoyens américains ayant voté pour le milliardaire ne font pas partie de groupuscules extrémistes de type néo-nazis et Ku Klux Klan. Cela tiendrait de l’exagération grotesque, et reviendrait à prendre la moitié des Etats-Unis pour des fous furieux ignorants. A un moment, on craint d’ailleurs que l’auteur ne tombe dans ce travers un rien simpliste tant il se plaît à mettre en scène des contraires, comme s’il n’existait pas, au milieu, des dégradés de gris entre les progressistes cultivés des grandes villes et les habitants haineux et ignorants de la Bible Belt…

Pourtant, en rendant compte de la frange la plus extrémiste du pays et de ses tendances sectaires, Jean-Eric Perrin parvient à faire ressortir les dangers d’un discours présent de manière beaucoup plus insidieuse aujourd’hui, en Amérique comme en Europe : celui du « grand remplacement ». Les arguments utilisés par le gourou du roman ne sont pas bien différents de ceux prônant cette idéologie, à la différence près qu’ils sont ici décomplexés au-delà de l’imaginable pour appuyer le propos.

L’intrigue des Meutes Blanches n’est donc pas forcément à prendre au pied de la lettre — quand bien même nombre de références à des lieux et événements sont bel et bien réelles — mais plutôt comme une mise en garde contre les dangers de la radicalisation. Le personnage du père texan, paisible et plutôt gentil en apparence, mais prompt à s’enflammer pour une idéologie odieuse qui semble lui donner un sentiment d’appartenance, est en ce sens le plus intéressant du lot — bien plus que le pré-ado boutonneux et un peu trop cliché.

Voilà donc un premier roman percutant, souvent enthousiasmant par l’énergie qui s’en dégage et son ton décalé. S’il n’est pas exempt de défauts, sa manière de faire se rencontrer deux parties opposées de l’Amérique, terre de contrastes s’il en est, permet de mieux en appréhender les paradoxes et la raison pour laquelle ce pays est aussi fascinant pour nombre d’entre nous. Nous ajouterons également qu’avec les récents événements en Nouvelle-Zélande, une partie de son intrigue prend une toute autre dimension…

Pour aller plus loin, d’autres livres sur l’Amérique : Hillbilly Elegie de J.D. Vance, La note américaine de David Grann, Le corps du héros de William Giraldi.

6/10

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