[Critique] Devouchki – Victor Remizov

Caractéristiques

  • Traducteur : Jean-Baptiste Godon
  • Auteur : Victor Remizov
  • Editeur : Belfond
  • Date de sortie en librairies : 24 janvier 2019
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 400
  • Prix : 21€
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Un roman initiatique au coeur de la Russie du XXIe siècle

Second roman de Victor Remizov après un premier essai remarqué en 2017 (Volia Volnaïa), Devouchki, publié aux éditions Belfond (I am, I am, Iam, Quand on parle de Lou, L’année de la pluie), est un roman initiatique russe interrogeant à la fois les traditions et le présent d’un pays profondément divisé. Nous y suivons les aventures de deux cousines que tout oppose, Katia et Nastia.

A tout juste 20 ans, elles décident de quitter la pauvreté de leur campagne sibérienne, Beloretchensk, pour trouver du travail à Moscou. Sans argent, sans contacts ni toit, elles sont bien décidées à profiter des opportunités qu’offrent la capitale, mais leur arrivée est difficile : elles dorment dans la gare, jusqu’à ce qu’une rencontre fortuite leur permette de trouver un logement temporaire.

A partir de là, les deux jeunes femmes prendront des chemins différents : tandis que la vertueuse et sensible Katia trouve un emploi de serveuse bien payé qui la ravit et rencontre un jeune homme qui pourrait être son alter ego, la jalouse et ténébreuse Nastia vit de combines avec un voyou qui lui suggére de jouer un tour bien cruel à sa cousine pour empocher une grosse somme d’argent..

Une oeuvre regroupant tous les grands thèmes de la littérature russe

Devouchki prend son temps et commence assez lentement. C’est un roman dans lequel il faut prendre le temps de rentrer mais qui ne vous lâche plus ensuite. Tout en étant une œuvre moderne se déroulant dans l’actuelle Russie, on y retrouve tous les grands thèmes qui traversent les grands classiques de la littérature russe de Tolstoï et Dostoïevski : la vertu, la religion, l’argent, le pouvoir, l’opposition entre tradition et modernité…

En cela, ce livre est autant une réflexion sur la jeunesse russe du XXIe siècle qu’une œuvre intemporelle qui devrait bien vieillir.

Deux héroïnes que tout oppose

Victor Remizov fait le choix de prendre pour personnages principaux deux jeunes femmes aussi éloignées l’une de l’autre que possible et, bien que l’on sente très clairement que Katia est la véritable héroïne de Devouchki, le personnage de Nastia est développé de manière plus complexe qu’il n’y paraît. Là où il aurait été facile de faire de cette cousine retorse l’incarnation du Mal puisque Katia incarne la vertu, l’auteur fait le choix de nous la montrer dans toute sa complexité, avec son manque de confiance qu’elle change en rage tournée vers l’extérieur, mais également contre elle-même.

Ses actes ont beau être par moments absolument odieux et impardonnables, le fait que sa cousine soit capable de voir le meilleur en elle nous permet également d’entrevoir les raisons de ses agissements et de mieux la comprendre, à défaut de l’excuser.

Un récit entre réalisme et romanesque

Pour le reste, Devouchki allie tranches de vie d’un réalisme abrupt au cœur de la capitale russe et récit romanesque où la tragédie vient se mêler aux élans du cœur. Après la survenue d’un drame, Katia s’éloigne du jeune et brillant Alexeï et tombe dans les bras d’un bienfaiteur richissime et plus âgé, Andreï, qui l’admire tout en étant marié. Une bonne partie du roman est donc centré autour de ce triangle amoureux et de la culpabilité que ressent la pieuse et valeureuse Katia, qui s’est mal remise de son traumatisme.

Cette partie du récit est parfaitement gérée d’un bout à l’autre et permet également d’évoquer, à travers le personnage d’Andreï, la Russie des riches entrepreneurs, déconnectée des préoccupations du peuple vivant dans la précarité en province. Victor Remizov développe ce personnage de manière suffisamment subtile pour qu’on s’y attache. Comme les autres protagonistes, il s’agit d’un être complexe, pétri de paradoxes. Parti de rien, il n’est pas un cliché de milliardaire, mais son comportement, tout comme sa situation avec ses actionnaires, n’en demeure pas moins révélateurs de la situation actuelle.

Au final, Devouchki est un roman initiatique passionnant, brassant de manière cohérente tous les grands thèmes de la littérature russe tout en se révélant pertinent pour comprendre la jeunesse russe actuelle. On y retrouve un constat dur et réaliste, un récit romanesque prenant et des personnages complexes et fascinants, à défaut d’être tous attachants. Une belle réussite.

7/10

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