Caractéristiques

- Titre : Je suis Romane Monnier
- Auteur : Delphine De Vigan
- Editeur : Gallimard
- Collection : Blanche
- Date de sortie en librairies : 15 janvier 2026
- Format numérique disponible : Oui
- Nombre de pages : 336
- Prix : 22 €
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- Note : 9/10 par 1 critique
Quatre ans après Les enfants sont rois, Delphine de Vigan poursuit son exploration de l’intime à l’ère des nouvelles technologies et de l’hyper-exposition numérique avec Je suis Romane Monnier, publié en ce mois de janvier chez Gallimard, dans la collection Blanche. Romancière majeure du paysage littéraire français, l’autrice de No et moi, Rien ne s’oppose à la nuit ou encore D’après une histoire vraie, multiprimée et traduite dans plus d’une vingtaine de langues, signe ici son douzième roman.
Roman de l’intime et du quotidien
Tout commence par une disparition sans fracas. Romane Monnier s’est éclipsée, ne laissant derrière elle qu’un téléphone portable, abandonné un samedi soir dans un bar. À l’intérieur, des notes, des messages, des fragments de vie, autant de traces confiées à un parfait inconnu : Thomas. Ce dernier se réveille au lendemain d’une soirée trop arrosée, et découvre l’objet par hasard. Il parvient à joindre brièvement sa propriétaire, mais Romane ne cherche pas à récupérer son téléphone. Au contraire, elle lui en confie volontairement le code d’accès. À partir de ce geste déroutant, Thomas se retrouve investi d’une mission aussi floue qu’obsédante. Que faire de cet objet : le rendre, le détruire, l’explorer ? Et surtout, qu’attend Romane de lui ? Faut-il révéler ce qu’elle a voulu taire ou respecter son effacement ?
Malgré les apparences, Je suis Romane Monnier n’est pas un thriller, mais un récit profondément intime. Avec une focalisation externe au plus près de son protagoniste, l’autrice explore peu à peu le quotidien feutré de Thomas, son travail dans une petite boutique de reprographie, ses habitudes, ses souvenirs, sa fille Léo partie vivre ailleurs, ses amis Nour et Nathan toujours présents. Personnage discret, marqué par la mort de sa mère et une forme d’effacement appris très tôt, il semble englué dans une existence un peu morose, rythmée par des routines rassurantes. Le récit progresse de manière non linéaire : ce que Thomas découvre sur Romane éclaire progressivement sa propre histoire, donnant sens à des éléments jusque-là énigmatiques. La forme du roman évolue elle aussi, à mesure que le contenu du téléphone se dévoile. Les retranscriptions de SMS, de messages vocaux, ou de courriels se juxtaposent aux moments de vie de Thomas, et Delphine de Vigan joue avec les supports et les styles, adaptant son écriture à chaque voix.
Fouiller la vie des autres pour survivre à la sienne
L’irruption du téléphone de Romane dans la vie terne de Thomas agit comme un détonateur : fouiller l’existence d’une autre devient une manière de supporter la sienne. En explorant les fragments numériques laissés par cette inconnue, Thomas noie sa solitude dans celle d’une autre, tout en se découvrant lui-même. La démarche prend peu à peu les allures d’une enquête intime, doublée d’une enquête réelle : qui est Romane Monnier ? Pourquoi a-t-elle organisé sa disparition ? Chaque message, chaque note devient une pièce d’un puzzle fragile. Le roman assume pleinement sa dimension voyeuriste, où le smartphone devient une porte d’entrée totale dans l’intimité d’autrui, capable de révéler ses habitudes, ses goûts, ses relations et ses failles. Romane incarne alors un paradoxe saisissant : omniprésente à travers ses traces numériques, elle demeure pourtant profondément insaisissable.
Delphine de Vigan profite de cette thématique numérique pour poser un regard acéré sur notre rapport aux technologies. Le roman s’ancre résolument dans son époque, multipliant les références culturelles récentes et observant avec précision nos manières de communiquer et de nous mettre en scène à travers les écrans. Le téléphone devient une archive totale de l’existence, concentrant en un seul objet nos souvenirs, nos relations et nos vulnérabilités. Le constat est vertigineux : il suffit désormais de tenir un smartphone entre ses mains pour accéder à l’essentiel d’une vie. A moins qu’il ne s’agisse que d’une manière biaisée de connaître une personne et ses pensées ? Fake news, perceptions biaisées, illusion d’humanité prêtée à l’intelligence artificielle… Cette archive numérique, aussi exhaustive soit-elle, ne dit jamais l’essentiel. En questionnant ce que les écrans prétendent révéler de nous, Delphine de Vigan exprime une inquiétude profonde face à une époque qui croit pouvoir saisir l’humain sans jamais le comprendre.
Une quête de vérité vouée à l’incomplétude
À travers le personnage de Romane, Delphine de Vigan met en scène une quête de vérité profondément fragile. La jeune femme se sent dupée par son entourage, qui ne lui offre qu’une vision biaisée des choses, et elle cherche désespérément à accéder à une forme de vérité, loin des récits dominants et des versions officielles. Mais cette quête se heurte à une impasse : le réel n’existe jamais indépendamment du regard qui le façonne. Points de vue divergents, mémoire malléable… Tout concourt à fissurer l’idée même d’une vérité stable. En parallèle, Thomas se persuade qu’en multipliant les sources et les témoignages, il finira par reconstituer une histoire cohérente pour Romane. Or, le roman démonte cette illusion : additionner les points de vue ne garantit jamais l’accès au réel. Delphine de Vigan excelle à esquisser des personnages tout en zones d’ombre et en contradictions, qui se dévoilent par strates successives.
Si le roman marque durablement, c’est aussi par la puissance émotionnelle de certains passages, d’une justesse désarmante. La narration s’attache aux émotions, aux souvenirs, et Delphine de Vigan explore des thèmes universels – la famille, l’amour, l’amitié, la paternité, la transmission – avec une sensibilité qui touche en plein cœur. Les souvenirs de Thomas avec sa fille Léo comptent parmi les pages les plus touchantes du roman. Racontés avec une grande délicatesse, ils échappent à toute idéalisation. Thomas n’a en effet jamais été un père parfait, confronté très jeune à une paternité imprévue, maladroite et parfois défaillante. Cette honnêteté émotionnelle, faite de nuances et de non-dits, confère au récit une force rare. Porté par une plume élégante et limpide, le roman se révèle profondément addictif, non par l’artifice d’un suspense fabriqué, mais par la justesse avec laquelle l’autrice donne chair à ses personnages et à leurs vies ordinaires. En écrivant sur l’impossible vérité, elle touche alors du doigt, avec une précision bouleversante, une forme de vérité essentielle : celle des émotions humaines, dans ce qu’elles ont de plus nuancé et de plus profondément sincère.
Avec Je suis Romane Monnier, Delphine de Vigan transforme un point de départ ordinaire en une réflexion vertigineuse sur l’intime, la vérité et notre rapport au monde contemporain. À travers le destin croisé de Romane et de Thomas, elle interroge la mémoire, la perception et l’illusion de transparence offerte par les technologies, sans jamais perdre de vue l’humain derrière les données. Un roman subtil et bouleversant.





