[Critique] Le Sillon — Valérie Manteau

Caractéristiques

  • Auteur : Valérie Manteau
  • Editeur : Le Tripode
  • Date de sortie en librairies : 30 août 2018
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 262
  • Prix : 17€
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Passionnée par la Turquie, Valérie Manteau puise son inspiration dans les rues d’Istanbul. Avec son dernier roman Le Sillon (Prix Renaudot 2018) aux éditions Le Tripode (Terminus Berlin, Trio pour un monde égaré, Les aventures de Ruben Jablonski) elle nous plonge dans une autofiction pour nous raconter l’histoire de Hrant Dink, militant pour la paix entre les peuples qui fut assassiné en 2007. Un véritable parti pris pour cette journaliste qui a collaboré à Charlie Hebdo de 2009 à 2013.

Une errance stambouliote

Une jeune femme (dont le nom n’est pas prononcé) s’installe à Istanbul dans le but de se changer les idées, mais aussi d’écrire un roman. Elle piétine et se laisse vivre, jusqu’au jour où on lui parle de Hrant Dink, un militant pacifiste turc d’origine arménienne qui s’est fait assassiner par un militant nationaliste turc. Après avoir pris quelques renseignements, cette jeune femme s’étonne que le nom de Dink n’ai pas passé les frontières, que personne en Occident ne soit au courant ni de son combat, ni de son meurtre.

Alors qu’en France des dirigeants du monde entier ont manifesté suite au massacre de Charlie Hebdo, la Turquie vit une répression violente, une montée de l’intégrisme et un climat quotidien de plus en plus étouffant. Choquée par cette dichotomie, elle décide de faire de la vie de Hrant Dink son sujet d’écriture. Alors qu’elle va plonger dans un passé turc compliqué, il va falloir gérer au quotidien son compagnon et l’oppression gouvernementale de plus en plus violente.

Un livre, plusieurs thèmes

Valérie Manteau centre son roman sur la vie quotidienne de son alter-ego, mais également sur la biographie de Hrant Dink. Cependant, elle évoque également d’autres thématiques, telles qu’une romance entre la narratrice et un Turc progressiste, le milieu de l’intelligentsia moderniste qui subit les foudres d’Erdogan et son gouvernement, ou encore les descriptions d’une Istanbul divisée entre l’Orient et l’Occident.

A travers les yeux de cette française partagée entre révolte et dolce vita, Valérie Manteau nous montre les différents points de vue qui se rejoignent, s’opposent et cohabitent dans un pays « tampon ». Car, bien plus que les seuls sujets abordés en apparence, l’autrice veut faire passer un message : les gouvernements occidentaux laissent faire en Turquie ce dont ils ne veulent pas chez eux. L’indignation est généralisée lorsqu’un attentat est commis dans l’Ouest de l’Europe, mais ne suscite aucune émotion lorsque cela arrive aux confins du Bosphore ou au-delà. Egalement, à travers les yeux des intellectuels turcs qu’elle décrit, Valérie Manteau montre qu’Occidentaux et Turcs sont plus proches qu’on ne pourrait le croire : tous veulent combattre l’intégrisme, l’ignorance et la dictature.

Un pays négligé au centre de l’attention

Véritable barrage au flot de réfugiés syriens, la question de la place de la Turquie, aussi souvent alliée qu’ennemie, dans ou auprès de l’Europe est cruciale. L’autrice cherche à rendre palpable, réelle cette situation si délicate à vivre et à comprendre : c’est un pari réussi, Valérie Manteau nous mène dans une errance, une recherche du passé pour comprendre le présent. A travers le parcours de son héroïne, nous découvrons les paradoxes d’un pays frappé par les attentats, dans lequel une partie de la population ne demande que la liberté de faire la fête, en somme pas si loin de ce que l’on retrouve en France.

La plupart des personnages rencontrés sont réels, leurs situations également (prison, menaces de morts, oppression de l’état…) et, s’il faut s’y connaître pour tous les reconnaître, cela ne change rien au récit ; au mieux, cela donne envie de se pencher sur leur sort. On peut en revanche regretter une écriture brouillonne, très libre, et qui a tendance à partir dans tous les sens. Mais une fois que l’on s’habitue, le parallèle entre cette écriture et l’évolution de la narratrice apparaît comme une évidence.

Sillon se dit Agos, en turc et en arménien : c’était le nom du journal de Hrant Dink. Comme un hommage à cet homme, son combat, son pays, Valérie Manteau nous plonge au cœur d’Istanbul avec une approche intime et sensible qui, bien qu’incomplète, relate une certaine réalité.

7/10

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