[Critique] Mona – Eric Savoldelli

Caractéristiques

  • Titre : Mona
  • Auteur : Eric Savoldelli
  • Editeur : Les Etages
  • Collection : Les Etages Illustres
  • Date de sortie en librairies : 6 mai 2026
  • Format numérique disponible : non
  • Nombre de pages : 176
  • Prix : 32 €
  • Acheter : Cliquez ici
  • Note : 8/10

Publié aux éditions Les Étages, Mona est le premier roman graphique d’Éric Savoldelli, qui en signe à la fois le scénario, le dessin et les couleurs. Inspiré du parcours de son grand-père, ancien bûcheron italien venu travailler en France dans les années 1940, l’ouvrage propose une fresque contemplative et sensible sur l’exil, le travail et la transmission.

Fresque humaine et immigration italienne

En août 1942, Melchio quitte son village du nord de l’Italie pour rejoindre la France avec sa fidèle jument Mona, son ami Andrea et le jeune frère de ce dernier, Renzo. Fils de bûcherons, les trois personnages espèrent trouver du travail afin de subvenir aux besoins de leurs familles restées au pays. Puisant dans l’histoire familiale d’Éric Savoldelli, dont plusieurs générations ont travaillé la coupe du bois à cheval dans le massif des Écrins, Mona prend la forme d’une fiction profondément inspirée du réel. Le récit s’étend sur une dizaine d’années et, grâce à quelques ellipses temporelles, l’auteur parvient à suggérer l’usure du temps, les séparations et les sacrifices liés à l’exil.

Dès les premières pages, Mona dépeint un quotidien rude, marqué par le travail harassant, les tâches agricoles et le deuil. Le départ vers la France n’a rien d’un rêve d’aventure : il s’agit d’une nécessité économique, comme pour de nombreux immigrés italiens de l’époque. Une fois installés, Melchio et Andrea travaillent dans le bois tandis que Renzo descend à la mine, se confrontant à des métiers éprouvants et à une méfiance constante envers les « Ritals ». Pourtant, le récit ne se limite jamais à cette violence sociale. L’auteur met également en avant les élans de solidarité entre travailleurs, l’entraide quotidienne et les liens humains qui se construisent malgré les préjugés. Derrière la dureté des conditions de vie subsiste en effet l’espoir d’un avenir meilleur, symbolisé par le rêve des protagonistes de fonder leur propre scierie.

La montagne, majestueuse et impitoyable

La montagne occupe une place centrale dans Mona. Les forêts, les sommets et les paysages alpins traversent presque chaque page du roman graphique, donnant au récit une ampleur contemplative. Éric Savoldelli prend le temps de montrer une nature immense et silencieuse, parfois paisible, mais jamais totalement accueillante. Les personnages vivent au rythme des saisons, du froid et des aléas climatiques, dans un environnement qui impose ses propres règles. Cette omniprésence du décor renforce le rapport très physique des hommes à leur travail. Couper du bois, gravir les pentes ou traverser les forêts devient une lutte quotidienne contre les éléments. L’auteur accorde également une place importante aux animaux sauvages, observateurs muets de ces hommes en plein labeur.

Le récit se concentre également surtout sur la relation entre Melchio et Mona, sa jument, née auprès de lui dans les montagnes italiennes. Bien plus qu’un simple animal de travail, Mona devient une compagne d’exil et de survie. Le lien qui unit l’homme et l’animal traverse tout l’ouvrage avec beaucoup de tendresse et donne lieu à plusieurs scènes particulièrement touchantes. Dans un univers souvent brutal, marqué par l’épuisement physique et le rejet, cette relation apparaît comme un refuge affectif essentiel. À travers elle, Éric Savoldelli célèbre aussi un savoir-faire ancestral et une transmission familiale encore vivante aujourd’hui : celle de la coupe du bois à cheval, métier au cœur de l’identité de sa famille.

Un premier roman graphique inspiré

Le dessin d’Éric Savoldelli participe pleinement à la puissance du récit. Son trait de crayon, vif et parfois rugueux, accompagne la brutalité de certaines situations et traduit la dureté des métiers représentés. Les corps sont constamment montrés dans l’effort : travail des champs, manutention du bois, tâches domestiques ou descente à la mine, rappelant à quel point cette époque est physiquement éprouvante. Le récit conserve une grande lisibilité grâce à une mise en page fluide qui alterne scènes dialoguées et larges illustrations silencieuses. L’auteur laisse régulièrement les images raconter seules les émotions ou l’écoulement du temps, renforçant le caractère contemplatif de l’ensemble.

La mise en couleur joue enfin un rôle essentiel dans le récit et dans l’identité visuelle du roman graphique. Les teintes sépia dominantes évoquent immédiatement la mémoire, le passé et la transmission familiale, tandis que les bleus froids du ciel et des montagnes apportent une sensation, tantôt d’apaisement, tantôt de distance majestueuse. Lors des moments les plus dramatiques, les couleurs deviennent plus ternes et grisâtres, accentuant le poids des événements. Cette approche graphique cohérente confère à Mona une esthétique immédiatement reconnaissable et accompagne parfaitement le ton du récit, à mi-chemin entre chronique historique et hommage intime.

À la croisée de la chronique de l’immigration italienne, de l’hommage au monde ouvrier et du récit de transmission, Mona, d’Éric Savoldelli, s’impose donc comme un roman graphique sensible et immersif, porté par une identité visuelle forte. Une première œuvre très convaincante portée par un véritable amour des montagnes, des hommes et des animaux qui les accompagnent.

Article écrit par

Lorsqu’elle n’enseigne pas l’italien, Lucie Lesourd aime discuter de sa passion pour le cinéma, le théâtre et les comédies musicales. Spécialisée en littérature young adult et grande amatrice de polars et thrillers, elle rejoint Culturellement Vôtre en février 2020 pour y partager ses avis lecture et sorties culturelles. Depuis, elle est également devenue une (excellente) critique de cinéma et parle régulièrement de cinéma de genre (avec une prédilection pour les films d’horreur) et de cinéma d’auteur.

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