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[Critique] L’œuvre Étrange de Taro Yoko – Nicolas Turcev

Caractéristiques

  • Titre complet : L'oeuvre Étrange de Taro Yoko : de Drakengard à NieR Automata
  • Auteur : Nicolas Turcev
  • Editeur : Third Editions
  • Date de sortie en librairies : 22 mars 2018
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 240
  • Prix : 19,90€
  • Acheter : Cliquez ici

Pour mieux capter l’univers torturé de l’un des artistes les plus intéressants de notre temps

L’univers du jeu vidéo est traversé de grands noms. Des stars qui, sur leur seul nom, peuvent provoquer un certain engouement, lequel peut se répercuter jusque dans les ventes d’un jeu. Qui ne s’est pas pris d’un minimum d’intérêt pour le pourtant très oubliable Wii Music, uniquement parce que le grand Shigeru Miyamoto figurait au cœur du développement ? Voilà un réflexe humain purement paradoxal, à la fois regrettable et encourageant. Regrettable, car cela traduit une certaine facilité, comme un privilège qui peut écraser d’autres voix, lesquelles ne demandent qu’à être reconnues. Encourageant, tant cela signifie aussi que la part de l’artiste est toujours aussi appréciée du public. C’est cette dernière qui se retrouve au centre de L’œuvre Étrange de Taro Yoko : de Drakengard à NieR Automata, paru chez Third Editions.

Impossible de commencer autrement que par ce qui saute aux yeux, dès la couverture : on parle bien de Taro Yoko, et non de Yoko Taro. Third Editions et l’auteur, Nicolas Turcev, notamment rédacteur sur Gamekult, site de référence dans le domaine du jeu vidéo, ont tenu à respecter la graphie occidentale, qui place le prénom avant le nom, afin d’installer une certaine logique avec d’autres artistes. Il est dit, dans l’avertissement de l’éditeur à ce propos, qu’on écrit bien Hideo Kojima, et non Kojima Hideo. Une remarque pertinente, selon nous. Cette précision effectuée, l’ouvrage enchaine avec une introduction, signée du game director ici abordé. Ces quelques mots ont l’énorme qualité de bien replacer la personnalité de Taro Yoko : un esprit certes torturé par la nature humaine profonde, mais surtout pas dénué d’une grande force d’analyse. Ce sont ces traits de caractère qui vont habiter la substantifique moelle de l’ouvrage.

Maitriser les éléments avant de les analyser

Les habitués de l’excellente maison Third Editions (Bienvenue à Silent Hill, Dragon Ball le livre hommage) retrouveront une forme souvent utilisée dans leurs ouvrages, un agencement sous trois grands axes : la création, l’univers et l’analyse. Ici, l’on ajoute un détour importantissime par la musique, si indispensable au caractère de l’œuvre créée par Taro Yoko. La grande qualité de ce cheminement balisé, c’est bien entendu une pertinence dans la mise à disposition des éléments afin de favoriser un décryptage basé sur les connaissances, fraîchement acquises par le lecteur. Rentrer dans le fond de NieR Automata sans comprendre ce qui a pu pousser son génial géniteur vers son final hautement symbolique, ce serait terriblement contre-productif. Heureusement, Nicolas Turcev évite ce piège, et en profite pour accompagner cette satisfaction d’un gros travail de mise en perspective.

On pouvait redouter que l’auteur tombe un peu trop dans la simpliste culte de la personne. Là aussi, L’œuvre Étrange de Taro Yoko évite l’embûche. Si l’on passe évidemment par le passé du game director, on est tout de même très vite plongé dans le bain qui nos intéresse le plus : celui de la création. On pourra, peut-être, regretter que Nicolas Turcev n’aborde pas plus en détails les travaux pré-Drakengard, pré-Square Enix serait-on tenté d’écrire, comme sa participation au background design de Time Crisis 2, mais c’est un choix signalé dès le sous-titre du bouquin. Plus surprenante est l’absence de SINoAlice, jeu destiné aux smartphones, récemment annoncé pour l’Europe. Là encore, on trouve une justification qui se tient, et ce même si notre curiosité aurait pu être titillée par quelques précisions sur ce titre : il ne développe aucune cohésion avec la série Drakengard. Dès lors, l’ouvrage gagne un certain point de vue : celui d’un livre totalement dédié à cette licence. Et c’est un choix que nous validons : il fait gagner en homogénéité.

Une homogénéité à saluer

L’œuvre Étrange de Taro Yoko contient tout ce qu’il faut pour mieux comprendre le point de vue analytique du game director japonais. Même les fans absolus pourront apprendre quelques petites anecdotes assez symptomatiques du parcours jamais aisé de l’artiste. Par exemple, savez-vous qu’un NieR Farmville fut, un temps, évoqué ? On l’a échappé belle… Après lecture de l’ensemble, on pourra tout de même identifier deux autres cibles visées par l’ouvrage : les simples amateurs de l’univers, mais aussi les haters. Les premiers trouveront là une très belle somme d’informations, et se régaleront tout autant des détails concernant l’aspect musical, que d’une vraie profondeur d’analyse du dernier chapitre. Les deuxièmes nous paraissent aussi invités à la fête. Nous conseillons vivement cette lecture, notamment pour leur rappeler à quel point l’imperfection n’est pas toujours un élément négligeable. C’est ce qui saute aux yeux, quand on parcourt NieR, ou Drakengard 3, et c’est aussi ce qui n’a été que trop peu perçu par la critique.

L’œuvre Étrange de Taro Yoko nous éclaire sur un univers qui obsède, ne laisse jamais indifférent. On pourra tout de même remonter une ou deux petites retenues : la présence de quelques coquilles (on ne jette pas la pierre, on ne sait que trop bien à quel point il est difficile de rendre une copie parfaite à ce niveau), et surtout des pavés de texte qui auraient mérité plus d’aération. Cependant, rien qui puisse véritablement atteindre le plaisir de lecture. Signalons ici la très grande utilité du gros chapitre consacré à l’univers. Si, sur certaines licences, une telle description des événements scénaristiques pourraient paraître superflue, ici elle peut s’avérer salvatrice. Qui a parcouru le passionnant NieR : Automata (notre jeu de l’année 2017, rappelons-le) sait à quel point le background de cette licence est à la fois important et touffu. Dès lors, il est crucial de bien comprendre ce qu’est un gestalt, ce qui a provoqué l’extinction de l’espèce humaine, et d’autres éléments primordiaux dans l’évolution passionnante des faits, depuis la folie furieuse exprimée par le plus que sombre Drakengard. Avec des mots plus clairs que dans les différents wikis sur la toile, Nicolas Turcev atteint son but : nous plonger au cœur de la psyché de Taro Yoko, et faire la lumière sur son sens. Voilà qui s’avère bien passionnant.

8/10

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