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[Critique] Elizabeth va très bien – Julien Dufresne-Lamy

Caractéristiques

  • Titre : Elizabeth va très bien
  • Auteur : Julien Dufresne-Lamy
  • Editeur : JC Lattès
  • Date de sortie en librairies : 7 janvier 2026
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 288
  • Prix : 20,90 euros
  • Acheter : Cliquez ici
  • Note : 9/10

Après 907 fois Camille, Les bienheureux et Spectacle, Julien Dufresne-Lamy est de retour avec Elizabeth va très bien, un roman autobiographique dans lequel il parle de la mort de sa mère il y a quelques années et de l’enquête qu’il avait menée (auprès des voisins, de son entourage, des médecins, des autorités…) pour comprendre les circonstances de sa mort, considérée comme « naturelle » malgré beaucoup d’éléments troubles. Au-delà de la reconstruction, pas à pas, des dernières années, derniers mois et derniers jours de sa vie, c’est aussi le portrait de sa mère dans toute sa complexité qu’il brosse à mesure qu’il se replonge dans ses souvenirs d’enfance, de jeunesse, et parle de leur relation.

Tout en posant, en sous-texte, des questions graves et douloureuses sur la manière dont on considère et traite encore et toujours, au sein de notre société, les femmes qui ne savent pas se conformer, comment on invisibilise leur souffrance avant de les délaisser.

Un livre-enquête pour dire la mère

Elizabeth va très bien est de ces livres qu’un auteur redoute d’écrire et, à plusieurs reprises, Julien Dufresne-Lamy le dit, le répète : il a commencé l’écriture de ce roman autobiographique par besoin vital et nécessité de survie, pour l’aider à consigner et trier les choses dans son esprit aussi pourrait-on rajouter, alors qu’il effectuait des démarches auprès des autorités et de l’administration. Mais, ce livre, il ne voulait pas l’écrire. Et qu’y a-t-il de plus douloureux que de parler de la perte d’un proche aimé, ici sa mère, dont il a appris la mort de manière aussi décalée que brutale, par le biais d’un message privé laconique posté sur son compte Instagram par une parfaite inconnue ?

Auteur de fiction, Julien Dufresne-Lamy a enchaîné, depuis 2012, l’écriture et la publication de romans adultes, mais également pour la jeunesse, à travers lesquels il aborde de manière personnelle et avec beaucoup de justesse des thématiques comme l’homosexualité et la communauté LGBT (Jolis jolis monstres), l’identité de genre (Mon père, ma mère, mes tremblements de terre), les violences faites aux femmes, la relation à la famille et les traumatismes générationnels (907 fois Camille)… Dans plusieurs d’entre eux revient une figure de mère alcoolique. Dans Elizabeth va très bien, il révèle s’être inspiré de sa mère qui, dès la parution de son premier roman, ne le lui pardonne pas, donnant lieu à une relation compliquée, en pointillés, entre eux. Au moment où il apprend sa mort, cela fait déjà longtemps qu’il n’a que peu de contacts avec elle et il comprendra qu’elle lui a caché ce qu’il lui est arrivé durant les deux dernières années de sa vie. D’où cette enquête pour comprendre, reconstituer les derniers jours de cette quinquagénaire isolée, mais aussi remonter le temps, bien plus loin, dans ses propres souvenirs.

Entre récit de deuil et indignation

Le titre du livre est également son point de départ, ces quelques mots griffonnés par un infirmier sur un cahier quelques heures avant sa mort et retrouvé au domicile de la défunte. Julien Dufresne-Lamy butte sur ces mots, qui ne passent pas puisque, à mesure qu’il interroge les voisins, le médecin de sa mère, sa tutrice (il apprend sa tutelle après qu’on lui ai annoncé sa mort), il apparaît évident que non, décidément, Elizabeth n’allait pas franchement bien. Entre isolement, précarité, détresse psychologique, violences domestiques, l’auteur met en lumière les épreuves endurées par sa mère et les manquements d’un système censé protéger mais qui, souvent, fragilise encore davantage, abandonne voire abuse les femmes dans la situation de sa mère.

Alors il cherche, interroge, persiste durant des mois. Commence à écrire ce livre pour lui-même comme pour garder des traces. Et, entre les différentes étapes de son enquête, parle de son deuil, qui prend différents chemins, comme celui de la colère et de l’indignation car, avant de devenir une femme isolée sous tutelle, Elizabeth a été une femme brillante et fantasque que l’on a peu à peu brisée. L’auteur se replonge dans ses souvenirs d’enfance et de jeunesse aux côtés de cette mère adorée dont il était très proche et avec laquelle il partageait l’amour de la musique. Il se souvient d’elle dans toute sa lumière, mais aussi dans les ombres de son enfance et de scènes auxquelles il a assisté impuissant.

Un récit personnel poignant

Elizabeth va très bien devient alors un hommage et une déclaration d’amour, un journal de deuil, une tentative de se réconcilier avec le passé et son histoire familiale, mais aussi un témoignage comme un refus de passer sous silence et de laisser s’effacer des violences souvent invisibles mais qui laissent des traces dans la vie et la psychée. Julien Dufresne-Lamy ne cherche pas à lisser les angles ni à « idéaliser » sa mère en retirant ses aspérités ou en minimisant les faits ou la gravité de sa souffrance. Au détour d’un chapitre, il s’interroge aussi : est-il encore possible, aujourd’hui, de ne pas réduire systématiquement les femmes à « leurs fumées », leur passé ? Comment en sortir ? Mais sa mère, il la voit également dans toute sa pétillance et la force de son caractère, et refuse tout autant que ces circonstances terribles le conduisent à laisser s’échapper et disparaître la joie et la beauté rattachés à ses souvenirs avec elle et à de nombreux moments de son enfance.

Le roman, qui commence de manière très sobre, rationnelle, factuelle, avec une colère rentrée puis plus directe, se fait au fil des pages émotionnel et de plus en plus poétique. Elizabeth est cette présence qui flotte au-dessus de chacune des pages, de chacun des mots de l’auteur, cette présence absente qu’il sonde et interroge, invoque en reconnaissant au passage que « la mère est la seule personne qu’on ne rencontre jamais ».

C’est le livre d’un homme qui cherche, à travers l’écriture, un chemin à travers le deuil, une manière de « dire » sa mère et de lui dire adieu sans toujours trop savoir comment s’y prendre. Des adieux, il y en a plusieurs au fil du livre, à bien y regarder. Et, s’il écrit, à la fin d’un chapitre vers la fin de son récit, alors qu’il parle de son besoin de « réécrire sa mère », « Mais cette fois, pourvu que ça ait été beau », autant le rassurer tout de suite : c’est le cas. Elizabeth va très bien touche par l’amour qui s’en dégage, et résonnera intimement avec de nombreux lecteurs. C’est un livre auquel on pense longtemps après l’avoir refermé.

Article écrit par

Cécile Desbrun est une auteure spécialisée dans la culture et plus particulièrement le cinéma, la musique, la littérature et les figures féminines au sein des œuvres de fiction. Elle crée Culturellement Vôtre en 2009 et participe à plusieurs publications en ligne au fil des ans. Spécialiste de la femme fatale dans l'œuvre de David Lynch, elle effectue également un travail de recherche approfondi sur les artistes américaines Tori Amos et Taylor Swift. Directrice de publication du site, elle en corrige également les articles, au-delà de leur validation.

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